29déc. 2006

AMIN MAALOUF - Le Premier Siècle apres Béatrice

De nos jours, en certains pays, des couples préfèrent donner naissance à des garçons plutôt qu’à des filles. Des phénomènes de surnatalité masculine dans les pays du Sud laissent penser que certains n’hésitent pas à pratiquer l’infanticide pour exaucer ce souhait. Imaginons alors, avec Amin Maalouf, qu’apparaisse une nouvelle drogue qui permettrait aux couples de n’avoir plus que des enfants mâles, en toute légalité. Le surnombre de garçons prendrait alors des proportions effarantes, les rues se chargeraient d’une masse de mâles frustrés et chargés de testostérone, les femmes deviendraient des objets de convoitise cloitrés et menacés, le Sud se lèverait contre le Nord, l’inventeur de la funeste médication, qu’il accuserait de causer sa perte.

AMIN MAALOUF - Le Premier Siecle apres Beatrice

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Le Premier Siècle après Béatrice est le seul livre où Maalouf délaisse le registre du roman historique pour s’essayer à la science-fiction. Toutefois, ses obsessions demeurent les mêmes. Une nouvelle fois, via une grande fresque qui s’étend sur plusieurs décennies, l’écrivain franco-libanais se lamente que ce Sud qu’il aime et dont il est issu n’a pas encore su prendre le train de la modernité, que la technologie, comme partout, comme dans le Nord autrefois, y évolue plus vite que les mentalités, que les effets de ce décalage sont funestes. C’est la règle en matière d’anticipation : l’écrivain amplifie les maux du présent pour mieux les disséquer et les dénoncer. Maalouf se livre donc à ce jeu, à son tour, et avec la justesse et la mesure qui lui sont coutumières.

Le Sud est dépeint tel qu’il est, sans angélisme, comme le principal acteur de son destin funeste. Mais l’écrivain pointe aussi les fautes du Nord. Pas l’esclavagisme, pas le colonialisme, pas ces fautes du passé dénoncées encore par l’arrière-garde tiers-mondiste. Tout au contraire, Maalouf dénonce l’abandon du Sud par un Nord moraliste et bien pensant, un Nord qui estime vivre dans un autre monde, qui en a tiré son parti, oubliant sa conversion récente à la Raison et sa propre part d’archaïsme. L’écrivain montre du doigt cet autre racisme qu’est le relativisme culturel, l’abandon du principe d'universalité des Droits de l’Homme au nom des spécificités locales, cette pensée qu’au Sud, tout est différent, et que la morale ne saurait être la même.

Quinze années ont passé depuis la publication de ce roman, mais l’analyse de Maalouf est toujours pertinente, mais elle porte la marque d’une vision bipolaire du Monde héritée de la Guerre Froide, l’opposition entre Nord et Sud succédant à celle entre Est et Ouest. Cela a été démenti depuis. Aujourd’hui, il existe toujours un Nord surdéveloppé, l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord, et un Sud enfoncé pour partie dans la violence et la misère. Mais les autres régions occupent toutes les positions intermédiaires possibles.

Dès 1992, toutefois, Amin Maalouf, avec perspicacité, se démarquait de l’optimisme qui avait suivi la chute du Mur et celle des régimes dictatoriaux du Chili et d’Afrique du Sud. Il savait déjà qu’à l’ordre terrifiant de la Guerre Froide succéderaient des menaces plus diffuses, mais plus nombreuses et moins contrôlables. Très juste, également, était cette analyse de la rancœur des anciennes colonies envers l’Occident, ces descriptions de chasse aux Blancs annonçant les récents événements de Côte d’Ivoire. Les propos de Maalouf sur le relativisme culturel et l’isolationnisme du Nord, quant à eux, précèdent quasiment dans les mêmes termes le débat qui a opposé en 2003 les opposants et les partisans d’une intervention militaire en Irak. Enfin, en décrivant un futur anarchique fait de crises et de conflits, Amin Maalouf rappelle fort justement un principe de base : l’Histoire n’a en fait pas de sens.

On s’obstine à regarder l’Histoire comme un fleuve qui coule en paysage plat, s’affole en terrain accidenté, connaît quelques cascades. Et si son lit n’était pas creusé à l’avance ? Et si, incapable d’atteindre la mer, il se perdait dans le désert, égaré en un puzzle de marécages stagnants ? (p. 143)

Rien n’est jamais joué à l'avance. Le cours de l’Histoire sera celui que les hommes lui feront suivre. Ce qui permet de tout envisager, même le meilleur, comme le montre cette note de volontarisme en fin de livre, quand le narrateur précise que le destin des hommes aurait pu être tout autre. Ce destin autre, comme toujours dans ses livres, Maalouf nous le montre à travers la trajectoire de ses personnages. En contrepoint du machisme et de la folie qui l’entourent, le héros de l’histoire se montre follement épris de sa compagne et de sa fille, la Béatrice en question. C’est un homme sensible et éclairé, attaché à la place de la femme dans le monde. C’est l’humaniste et c’est le sage, c’est le personnage éternel de tous les romans de Maalouf, celui qu’il nous exhorte à être, pour orienter dans le bon sens notre Histoire commune.

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