28avr. 2006

GEORGES PEREC - Les Choses

Le bonheur n’est pas ce que l’on croit, semble dire Georges Perec dans Les Choses. Mais ce premier roman du futur membre de l'Oulipo n’est lui-même pas non plus ce que l’on pourrait penser. Le titre, la longue description d’un appartement idéal dans le premier chapitre, la conclusion où les personnages goûtent au plaisir d’un repas sans saveur servi dans un couvert luxueux, tout semble indiquer que cette "histoire des années soixante" est une critique du matérialisme et de la société de consommation alors en plein triomphe. Mais comme Georges Perec lui-même a tenu à le préciser, cela n’est pas si simple.

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René Julliard :: 1965 :: acheter ce livre

Les Choses est l’histoire d’un couple parisien, Jérôme et Sylvie. Intellectuels, psychosociologues de profession, vivant chichement, les deux jeunes gens sont d’éternels insatisfaits. Ils vivent dans l'expectative d'un événement qui leur permettra de vivre selon leurs ambitions, dans une profusion d’objets correspondant au standing qu’ils imaginent mériter. Ils attendent ce moment où leurs conditions de vie correspondront à l’idée assez flatteuse qu’ils ont d’eux-mêmes. Ils tentent même le destin, dans la deuxième partie du livre, migrant à Sfax en Tunisie. Mais ils s’y heurtent aux mêmes frustrations qu’à Paris. Tant et si bien que, de guerre lasse, le couple accepte de rentrer dans la normalité et de prendre racine dans un poste stable en province.

Les Choses n’est pas une charge contre le matérialisme, car jamais, Perec nie que Jérôme et Sylvie pourront trouver le bonheur dans l’acquisition des objets convoités. Ce que l’auteur constate plutôt, c’est que l’omniprésence des mêmes objets dans la société actuelle fait oublier que les acquérir a un prix.

Les gens qui choisissent de gagner d’abord de l’argent, ceux qui réservent pour plus tard, pour quand ils seront riches, leurs vrais projets, n’ont pas forcément tort. Ceux qui ne veulent que vivre, et qui appellent vie la liberté la plus grande, la seule poursuite du bonheur, l’exclusif assouvissement de leurs désirs ou de leurs instincts, l’usage immédiat des richesses illimitées du monde, ceux-là seront toujours malheureux (p. 71).

Jérôme et Sylvie appartiennent à la seconde catégorie. Ils savent que le bonheur s’obtient par la réussite, laquelle se mesure par l’aisance matérielle. Ils ont déjà intégré ce précepte du matérialisme. Mais ils continuent à vivre sur un mode aristocratique, pensant mériter tout ce qu’ils souhaitent par leur attitude, leur instruction, leur distinction, plutôt que par un labeur long et trivial. Cette "histoire des années soixante" (c’est le sous-titre du roman) est en fait un portrait de la France de l’époque, arrogante mais attentiste. Et il est encore valide, les comportements décrits évoquant encore ceux de la jeunesse urbaine d'aujourd'hui, plus tout à fait bohème, mais pas encore bourgeoise.

C’est que les choses dont traite le roman ne sont pas seulement celles dont souhaiteraient disposer Jérôme et Sylvie. Les choses, se sont eux, avant tout. Dans son style, dans son exposé de leur histoire, dans la présentation de leurs envies et de leur inaction, Perec a réifié les deux jeunes gens. Ecrit sans chichi et dans un style descriptif, avec une neutralité absolue (et son corollaire, une certaine condescendance), Les Choses se sert des deux personnages pour décrire une certaine catégorie sociale et montrer les dilemmes que l’abondance pose à un vieux pays comme le nôtre. C’est une œuvre sociologique, et c’est aussi en cela que c’est une histoire des années soixante, une histoire de l’aigreur et des frustrations françaises.

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