23mai 2008

CHARLY DELWART - Circuit

Mes camarades de Randomizm, ceux-là même qui m'ont conseillé ce premier roman, précisaient dans leur interview de Delwart que le livre de cet auteur belge s'éloignait des affres de la littérature de trentenaire. Pourtant, non, désolé. Nous sommes malheureusement pile dedans.

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L'histoire de Darius Brissen commence comme pour Charly Delwart. C'est celle du salarié d'une grande entreprise quelconque, qui attend dans l'apathie et la paresse que lui soit signifié son licenciement, avant d'être confronté aux inepties d'une cellule de reclassement. Dès lors, démobilisé, un peu perdu, il envisage de se lancer dans l'écriture d'un livre. A partir de cet instant, toutefois, les deux histoires divergent.

Pendant que l'auteur écrit pour de bon ce roman, son héros connaît un tout autre destin : il devient un imposteur. Journaliste fictif dans une société qui ne l'a jamais embauché, il tente ce qu'il n'aurait jamais osé auparavant. Presque naturellement, par la force des choses, il se lance à l'instinct dans une immense entreprise de bidonnage de l'actualité, inventant et mettant en scène des faits divers de plus en plus extraordinaires, grâce auxquels il prendra du galon.

Circuit a tout ce qu'il faut. Un style, tout d'abord. Une écriture personnelle faite d'ellipses, de phrases tronquées, d'associations d'idées et de répétitions qui font du récit une sorte de long monologue intérieur, une vue imprenable sur le cheminement des pensées de Darius. Il y a aussi Paris, ah, Paris, décor obligé de la littérature francophone, fut-elle belge. Il y a ce cadre urbain, ce monde libéral, libertaire et absurde, marqué par la dictature de l'immédiat. Et puis, aussi, le l'écrivain structure ce premier roman autour d'une idée originale, celle, très astucieuse de la supercherie de cet homme qui s'impose et s'épanouit, un temps tout du moins, dans un poste qui ne lui a jamais été accordé.

Cependant, Delwart sait qu'on pourrait lui reprocher de n'être qu'un aimable fantaisiste. Alors, il s'empare de questions d'actualité, et il les traite dans le sens des préjugés dominants : il montre avec quelle facilité l'information peut être falsifiée, rappelant les mensonges des deux George Bush, ces cibles consensuelles, pendant chacune de leurs guerres irakiennes (p. 207) ; et il dénonce l'absurdité du monde de l'entreprise obnubilé par la culture du résultat, mais qu'il est si simple de berner avec quelques tours de passe-passe et un bon sens du réseautage (p. 333). Mais comme l'écrivain sait aussi qu'il y a un écueil à vouloir être sérieux, à avancer trop ouvertement ses arguments, il ajoute à tout cela une dose substantielle d'humour, un humour destiné davantage à lui servir d'assurance-vie qu'à faire éclater de rire ses lecteurs.

Premier roman, Circuit reçoit de nos jours un accueil plutôt bienveillant de la critique littéraire. Et cela est parfaitement logique. Il a tout ce qui facilite, à défaut de la garantir, la sympathie de la République des Lettres. Il répond parfaitement au cahier des charges qui ouvre la voie à un succès d'estime, un cahier des charges non moins contraignant que pour un best-seller, ou que ceux qui régimentent la littérature de genre. Mais au fond, est-ce pour autant que ce livre est réussi ?

Delwart a un style, certes. Son écriture parvient à nous arracher des sourires et à nous épargner des description laborieuses. Mais au lieu de s'imposer subrepticement comme un nouveau langage, elle lasse. Une fois que vous avez ingurgité des dizaines d'aphorismes abscons à la "il y a ce que l'on fait et ce que l'on veut, seul compte le fait de savoir en quoi ce que l'on fait rapproche de ce que l'on veut" (p. 21), franchement, vous n'en pouvez plus. Tout cela n'est pas beau, pas éloquent. C'est typique d'une langue qui ne sait plus chanter, d'une écriture sans oreille musicale.

Viennent ensuite les grands thèmes destinés à apporter de la profondeur au propos, et la question existentielle qui taraude Darius, l'homme guidé par sa "petite peur". Mais que peut prouver, démontrer, illustrer cette histoire fantaisiste où se multiplient les personnages clichés, comme cette executive woman d'âge mûr et mangeuse d'hommes qu'est Alice Puppinger ? Comment les constats de l'auteur peuvent-ils avoir une prise ou un impact dans ce cadre sans substance ?

Au bout de ces 350 pages éprouvantes, il ne reste plus au livre qu'une qualité : l'idée. Chez tout lecteur qui partage avec l'auteur son âge et son statut de cadre urbain, chez quelqu'un qui a été salarié de la World Company et qui a expérimenté l'ambiance surréaliste d'un plan social, le début du roman ne peut qu'interpeler. Il sonne très juste, c'est du vécu. Il se moque avec pertinence des codes et du sabir abscons que partagent les grandes entreprises. Mais les bonnes idées, quand on est raisonnable, on en fait des des contes philosophiques ou des nouvelles percutantes. On ne les délaye pas dans un roman bavard où l'exercice de style, survalorisé, parasite le propos plutôt qu'il ne le sert.

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3 commentaires

1. Le lundi 26 mai 2008, 15:49 par Gui

Et bien dit comme ça, Sylvain, j'adhère à ton propos. Pour le coup.
Car si j'ai été agréablement supris par ce roman, je n'ai pas non plus prétendu l'ériger en modèle absolu ou en archétype de bon-roman-c'est-pas-si-souvent. J'ai moi aussi été gêné par des tournures, voire des poses (les "Darius machin, "Darius truc", notamment - et comme toi le "raccordement" à l'actualité, de l'Ukraine par exemple).
Mais l'occasion d'interviewer Delwart était intéressante. Ses réponses n'ont peut-être pas été très fouillées, mais je continue de penser que, même réduite à "l'idée" telle que tu la décris - très bien d'ailleurs - son intention est tout à fait romanesque et s'extrait d'un bavardage germanopratin. Il est possible que par ce "bavardage" (que tu appelles "imbuvable littérature") nous n'entendions pas exactement la même chose. Qui sait, cela pourrait mériter d'être précisé.

Quoi qu'il en soit, je voulais te dire que ton style à la fois ample et précis, sans fioritures et agréable à lire, sied tout autant aux livres qu'aux disques (et aux oeuvres que tu as aimées comme aux autres, point que beaucoup, dont moi, n'arrivent pas trop à dépasser). Je n'ai pu m'empêcher d'être sensible, au passage, au fait que tu parles d'une "écriture sans oreille musicale". Est-ce là tropisme mélomane et/ou lucidité trans-disciplinaire ?

Guillaume
(soit l'un des "camarades" susnommés de Randomizm, auteur de l'introduction de ladite interview)

2. Le lundi 26 mai 2008, 17:22 par codotusylv

Cette histoire d'écriture musicale, ce n'est pas pour moi une question de "trans-disciplinarité" (ça existe, ce mot affreux ?). La musique, c'est une partie intégrante de la langue, et donc de l'écriture, et donc de la littérature. Ce n'est pas disjoint. Ce n'est pas pour rien qu'on nous apprend à repérer les assonances, les allitérations et les rythmes en cours de français à l'école.

Or je regrette, dans ce livre en particulier et dans la littérature francophone contemporaine en général, 1 - que la forme soit devenue une fin en soi (je fais partie de ces horribles utilitaristes qui pensent que la littérature n'est pas une finalité, mais un outil), et 2 - qu'en matière de formes, on s'interroge davantage sur la grammaire, sur les techniques narratives, sur la sémantique ou sur la temporalité du récit, que sur ses sonorités.

3. Le lundi 26 mai 2008, 18:27 par Gui

En somme te fais-tu poète du quotidien - ce qui ne manque pas de cohérence.