11août 2008

MICHEL HOUELLEBECQ - H.P. Lovecraft, Contre le Monde, Contre la Vie

Comme l’explique Houellebecq, Lovecraft était un puritain athée, un masochiste dépourvu d’espérance, un inhibé incapable de penser qu'un au-delà quelconque pourrait soulager sa souffrance. Rien d’étonnant à ce qu’il ait surtout été apprécié et compris par les lucides, par tous ceux qui ne trouvent pas le réconfort dans les opiums de la religion et de la reconnaissance sociale. Dont l’auteur des Particules Elémentaires.

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"Le XXème siècle restera peut-être comme un âge d’or de la littérature épique et fantastique, une fois que se seront dissipées les brumes morbides des avant-gardes molles. Il a déjà permis l’émergence de Howard, Lovecraft et Tolkien. Trois univers radicalement différents. Trois piliers d’une littérature du rêve, aussi méprisée de la critique qu’elle est plébiscitée par le public. Cela ne fait rien. La critique finit toujours par reconnaître ses torts ; ou, plus exactement, les critiques finissent par mourir, et sont remplacés par d’autres" (p. 101).

Ce passage, comme de nombreux autres dans cet essai, marque la lucidité de Michel Houellebecq à l'égard de Howard Phillips Lovecraft, si ce n’est sur la littérature en général. Car ce texte de jeunesse de l’écrivain français est sans doute l’un des plus pertinents et éloquents à avoir jamais été rédigés sur l’inventeur du mythe de Cthulhu, tant est limpide et éclairante chacune de ses trois grandes parties : celle consacrée à la postérité du reclus de Providence ; cette autre qui détaille les ressorts de son style ; cette dernière, la plus marquante, qui éclaire les écrits de Lovecraft à l’aune de sa biographie.

Il y a bien quelques passages contestables, notamment dans cette préface rédigée a posteriori. Houellebecq y précise par exemple qu’il était difficile d’accéder à l’œuvre de Lovecraft à la fin des années 80, avant la publication de son œuvre dans la collection Bouquins. Il est vrai que le travail de Robert Laffont a amélioré la visibilité des textes de l’Américain, qu’elle a accru une notoriété qui jusqu’ici, en France, fonctionnait essentiellement par bouche-à-oreille. Mais pour avoir découvert l’écrivain à la même époque que le romancier français, je peux témoigner qu’il n’était pas franchement difficile de se procurer ses nouvelles. Comme Houellebecq le précise d’ailleurs dans le paragraphe cité plus haut, Lovecraft était apprécié du grand public. Ou tout du moins du public large constitué par les adeptes de fantastique et de science-fiction.

Même circonspection quand Houellebecq confie qu'il fut surpris quand il découvrit, sur le tard, le racisme obsessionnel de l’écrivain américain, alors que celui-ci est aussi visible que le nez au milieu de la figure. Certes, à première lecture, l’adolescent lambda (mais Houellebecq jeune était-il un adolescent lambda ?) n’est pas obligé de faire le parallèle entre les créatures de Lovecraft et les basanés, les sangs-mêlés et les métèques qui peuplaient les rues de New York, et que l’Américain abhorrait. Il peut aussi ne pas comprendre cette hantise du métissage que trahit une nouvelle comme Le Cauchemar d’Innssmouth. Mais il ne peut que constater que chez l’auteur, le rôle du méchant et de l’adorateur de cultes innommables revient toujours aux non WASP.

Un peu plus tard, aussi, on peut contester le jugement émis par Houellebecq à l’encontre du seul essai rédigé par Lovecraft, Epouvante et Surnaturel en Littérature. L’écrivain français y précise que ce texte ne laisse rien deviner sur les écrits à venir de l’homme de Providence. Mais c’est précisément tout le contraire. Dans cette histoire de la littérature fantastique, l’Américain ne cesse de distribuer bons et mauvais points aux auteurs qui l’ont précédé, louant tous ceux qui annonçaient son œuvre et snobant systématiquement les autres. Cet essai avait une valeur programmatique. A égalité avec son abondante correspondance, il est le texte qui aide le mieux à décrypter l’auteur.

Mais maintenant, pour comprendre Lovecraft, il y a aussi ce livre de Houellebecq. Et, les détails susmentionnés mis à part, H.P. Lovecraft, Contre le Monde, Contre la Vie est éclairant et excellent. Rien d’étonnant, serait-on tenté de dire, tant les deux hommes, qui ont tous deux commencé par la poésie avant de se tourner vers la fiction, semblent partager ce profil d’écrivain froid, pessimiste, antipathique et contraire au politiquement correct. Mais cette similitude n’est qu’apparence. Pour bien estimer un pair, il vaut mieux ne pas trop lui ressembler. Alors que le Français est devenu un personnage public et médiatique doublé d'un provocateur, l’Américain était un homme affable, généreux, réservé et gentil qui ne connut jamais la célébrité de son vivant. Sa haine et son racisme viscéral n’apparaissaient tels quels que dans ses lettres, ainsi, de manière sublimée, que dans son œuvre.

Assez proche de lui pour avoir un minimum d’empathie à son égard, mais plus cynique, plus distant, et sans doute moins à fleur de peau, Houellebecq avait le profil idéal pour comprendre Lovecraft. Il le prouve quand il dépeint l’originalité de son style, quand il décrit cette façon d’entrer sans artifice dans le cœur du sujet, de s’opposer à la littérature réaliste en éludant impitoyablement tout détail sur le quotidien et les sentiments des humains, d’user de façon consciente et assumée d’une emphase contraire aux conventions littéraires. Il parle aussi de cette forte sensibilité aux formes et aux sons, de ce sens musical perceptible dans les descriptions comme dans le rythme de ses récits, où transparait, surtout si on le lit en Anglais, son expérience passée de poète.

Houellebecq explique aussi, et avec la même clairvoyance, qui était Lovecraft, et comment l’homme a accouché de l’écrivain. Il ne nuance pas ces défauts qui ont longtemps fait de l’Américain un auteur peu fréquentable, il n’oublie ni ses idées réactionnaires, ni son racisme démesuré, ni sa sympathie pour Hitler, ni sa misanthropie, ni encore sa lâcheté. Mais il les détaille, il les précise, il les explique. Et peu à peu, il en vient aux traits primordiaux qui expliquent l’homme comme l’écrivain.

D’abord, plus que d’abhorrer les autres, Lovecraft s’abhorrait lui-même. Il exécrait sa faiblesse morale et physique, sa couardise, son inadaptation sociale, il se plaçait sans hésiter dans le camp des vaincus. Du fait même de cette haine de soi, Lovecraft détestait la vie, et partant, tout ce qui rappelait son insignifiance et sa trivialité. Cela est le principe même de son œuvre, comme Houellebecq l’expose, par ces quelques phrases aussi claires que lapidaires : "La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d'écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n'avons guère envie d'en apprendre davantage." (p. 13)

Houellebecq décrit un homme qui partageait les préjugés de son milieu, de ces WASP de Nouvelle-Angleterre pour qui l’existence n’était qu’une épreuve, une vallée des larmes d’où toute satisfaction était exclue. Comme ses semblables, Lovecraft était un adepte de la mortification et du sacrifice de soi, il n’attendait rien de la vie terrestre. Mais contrairement à eux, il n’avait pas la consolation de croire en un au-delà, en une récompense post-mortem pour les souffrances endurées sur Terre. La perte de l’innocence et des croyances est telle chez Lovecraft, qu’il invente avec ses mythes un christianisme inversé, où seule la bestialité peut attendre un soutien de ses propres divinités, où le rôle du sauveur et du rédempteur est dévolu aux ennemis de l’humanité, où la seule et la vraie religion est celle du mal.

"Peut-être faut-il avoir beaucoup souffert pour apprécier Lovecraft…". Telle est la phrase de Jacques Bergier, vulgarisateur de l’écrivain en France, par laquelle Houellebecq choisit d’introduire son essai. Et de fait, trouvent un écho chez l’Américain tous ceux qui ont perdu l’espérance, ceux qui partagent avec lui ce statut contradictoire de puritain athée, ceux qui ont renoncé à la religion, sans avoir pu trouver satisfaction dans ces succédanés que sont la course à la performance économique ou sexuelle. Voilà pourquoi la critique littéraire légitime, elle-même repue par l’opium de la reconnaissance publique ou littéraire, n’a pas toujours été à même d’estimer Lovecraft à sa juste mesure, voilà pourquoi il a fallu la clairvoyance cruelle d’un certain public, de Houellebecq et de quelques prédécesseurs pour que justice lui soit faite, et que finalement, subsiste de sa vie en tout point désastreuse une œuvre fascinante, pour qu’il devienne lui-même une sorte de Christ pour les plus lucides ou les plus défaitistes des perdants, des losers, des vaincus.

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13 commentaires

1. Le mardi 23 septembre 2008, 20:58 par Ben from Obscurs Objets

Et bien je me tâtais pour me lancer à la découverte de ce "monstre" médiatique qu'est pour moi Houellebecq, en béotien que je suis.
Je vais donc surmonter ma peur du boboisme rampant pour lire ce surprenant essai, Lovecraft étant un des auteurs qui m'a le plus fasciné...
Merci pour le tuyau en tout cas, ta chro donne vraiment envie! Ca rejoint ce que j'ai vu il y a peu dans le docu "Le cas Lovecraft".

2. Le mercredi 24 septembre 2008, 08:57 par codotusylv

Je suis dans la même situation que toi. Le personnage médiatique et la hype d'il y a dix ans m'avaient farouchement tenu à l'écart du bonhomme. A l'époque, j'avais parcouru les premières pages des "Particules Elémentaires" et décrété que, non, cela ne serait pas pour moi. Mais ce bouquin sur Lovecraft est tellement juste, pertinent et lucide que ça donne envie de retenter l'opération et de lire un roman de Houellebecq jusqu'au bout.

Sinon, je n'avais jamais entendu parler de ce documentaire, "Le cas Lovecraft". Ca m'intéresse.

3. Le mardi 28 octobre 2008, 16:45 par Christian

Le contraire de Ben pour ma part, toujours aucune envie d'aller visiter les contrées et de Houellebeck et de Lovecraft. J'ajouterai même que cette chronique me confirme dans mes choix.

4. Le mardi 28 octobre 2008, 18:18 par codotusylv

Houellebecq c'est pas bien grave je crois, on doit sûrement pouvoir s'en passer. Mais c'est dommage de ne pas vouloir se pencher sur Lovecraft. C'est vraiment un auteur majeur du XXème siècle, dont la portée dépasse de loin la simple littérature de genre.

5. Le dimanche 30 novembre 2008, 06:22 par Etienne

Jamais essayé Lovecraft, par où commencer ?
Par contre Houellebecq, ouais, "Extension du Domaine de la Lutte", et "Les Particules Elémentaires". Je retiens surtout les "Particules", pas lu les autres non plus (don't believe the hype). Whaou, je ne dirai pas que c'est sombre ou déprimant mais la vision de Houellebecq est rude : abolissons le plaisir sexuel, l'homme, la femme, et qu'un nouvel être apparaisse avec une unique fonction : la reproduction.
Pas trop mon truc, mais je lui reconnais un énorme talent de narrateur et d'écrivain. Lovecraft aussi a l'air d'avoir une vision particulière.
Aujourd'hui, Houellebecq c'est dingue, un film mais où est-il sorti, un livre avec BHL, le titre plus ridicule : "Ennemi Public n°1", ça doit être l'effet Mesrine, j'en sais rien (quoique j'ai lu un passage intéressant dans ce bouquin mais BHL quoi, Aragon ! c'est pas vrai, comment des auteurs peuvent encore aimer Aragon ?

6. Le dimanche 30 novembre 2008, 21:58 par codotusylv

Lovecraft, il vaut mieux commencer par ses récits les plus tardifs, ceux où il développe le mythe qu'il a créé avec le plus de détail et de clarté, comme "Dans l'Abîme du Temps" ("The Shadow out of Times") et "Les Montagnes Hallucinées" ("At the Mountain of Madness", ça fait un peu cucul tous ces titres traduits en Français). Ou alors, plus court, mais assez efficace, "Le Cauchemar d'Innsmouth" ("The Shadow over Innsmouth"). Ce sont ses trois meilleures nouvelles avec "L'Appel de Cthulhu" ("The Call of Cthulhu") que j'aime un peu moins, mais où apparaît la créature la plus connue de Lovecraft.

Sinon, concernant Houellebecq, ce côté nihiliste et déprimant ("finalement, nous ne sommes que des animaux, un détail insignifiant dans l'histoire de l'évolution, tout ça ne sert à rien") est précisément ce qu'il partage avec Lovecraft, ce qui l'a interpellé chez l'Américain.
7. Le dimanche 30 novembre 2008, 23:42 par Etienne

C'est ce côté nihiliste que t'aimes bien ?
Merci pour les pistes, je crois que ça va être pour 2009. Houellebecq, pour en revenir à lui, expliquait qu'il éprouvait un certain plaisir à faire jaillir ce qu'il avait de pire en lui, et que ce "pire" puisse plaire, interpeller, qu'il soit "aimé" pour cela.
Posture suicidaire mais courageuse, enfin c'était en feuilletant justement "Ennemis Publics n1" que je suis tombé là-dessus.

8. Le lundi 1 décembre 2008, 10:05 par codotusylv

"C'est ce côté nihiliste que t'aimes bien ?"

En partie, oui. Sûrement.
9. Le lundi 1 décembre 2008, 22:37 par Le sylvain d'HHC

Très bon article. Bien que je ne connaisse pas encore toute l'œuvre de Lovecraft, tout ce que j'ai pu lire de lui jusqu'ici m'a vraiment marqué. Du coup je viens de me payer ce bouquin, ca me semble intéressant.

10. Le jeudi 9 avril 2009, 13:39 par Benoit P.

Bonne chronique, m'a donné également le goût de me taper l'essai, d'autant plus que je suis revenu à Lovecraft après une pause de dix ans. Pour monsieur H., je ne savais pas qu'il était si populaire (faut dire que je suis au Québec et qu'essentiellement, ici, tout succès d'un art aussi intello de que la littérature est quelque chose de terriblement relatif), mais j'ai à peu près tout lu, mais de loin préféré le premier roman (Extension du domaine...), de loin le plus pertinent (et - joie! - le plus court). Mais faut dire qu'il y a un petit côté Lovecraft aux particules, surtout dans l'épilogue, tout gentil tout beau.

11. Le mercredi 24 juin 2009, 15:09 par 0librius

A dire vrai, je ne m'étais jamais confronté à la vie et à la pensée "lovecraftienne", mais plus à l'imaginaire qu'il avait créé et dont nombre d'autres auteurs avaient su "profiter" à travers le mythe de Cthulhu. Le racisme sous-jacent dans ses nouvelles n'est pas non plus quelque chose qui m'a sauté aux yeux lors de mes premières lectures. J'ai préféré me pencher sur le background (développement du mythe, description de l'indescriptible, création d'une ambiance propice etc.) plutôt que sur le cas de l'auteur.
Suite à cet article, je pense que mes lectures ne seront plus tout à fait les mêmes : ce que, ma foi, j'apprécie.
J'avais cependant commencé son essai "Epouvante et Surnaturel en Littérature" en remarquant l'orgueil dont Lovecraft faisait preuve. Plutôt provocateur, mais pas dénué d'intérêt bien au contraire.

12. Le mercredi 24 juin 2009, 15:44 par codotusylv

Complètement, cet essai, "Epouvante et Surnaturel en Littérature", est très bon. J'avais lu un article qui disait qu'il n'était pas très intéressant, Lovecraft y distribuant bons points ou mauvais points aux auteurs fantastiques, en fonction de leur proximité avec sa propre littérature.

Cette observation était très juste, je la reprends d'ailleurs dans mon texte au-dessus. Mais je n'en tire pas la même conclusion.

En donnant cet avis très personnel sur la littérature fantastique, en disant plus ou moins que son oeuvre en est l'aboutissement, il expose justement avec beaucoup de clarté ses présupposés littéraires, il donne des clés de compréhension à son oeuvre.

Quand on a accroché à Lovecraft, ou plutôt quand on n'a jamais accroché, il faut lire "Epouvante et Surnaturel en Littérature".

13. Le samedi 25 juillet 2009, 17:22 par Jérôme

Très bon article. Je crois avoir lu tout Lovecraft (beaucoup moins Houellebecq) et, dans la liste proposée ci-dessus par Codotusylv à l'adresse d'Etienne, je veux ajouter "The Colour Out Of Space" (que Lovecraft tenait lui-même pour sa meilleure nouvelle) et "The Dunwich Horror". Perso, je commencerais vraiment la lecture par "Call Of Cthulhu", dont la structure narrative très élaborée permet de conserver le mystère entier jusque dans les dernières pages (alors que dans "Whisperer In The Darkness" ou "Thing On The Threshold", on sent un peu beaucoup venir la chute).

Etienne, si tu lis l'anglais, lis Lovecraft en VO. Je crois que c'est le meilleur auteur en prose américaine du XXè siècle, avec Steinbeck et Hemingway. En prose vraiment typiquement américaine, j'entends. La description du paysage autour de Dunwich dans les premières pages de "Dunwich Horror", et celle des alentours de la maison de Gardner dans "Colour" (tout au long de la nouvelle) sont une pure merveille !