10fév. 2009

UMBERTO ECO - De Superman au Surhomme

Quand, armée de ses outils critiques et de ses méthodes d'analyse, la culture savante s'amuse à disséquer la littérature populaire, cela peut s'avérer jouissif, pourvu qu'elle le fasse sans a priori ni snobisme, comme avec ce De Superman au Surhomme déjà ancien, l'un des ouvrages de ce type les plus célèbres. Une jouissance qui n'a rien de surprenant pour un livre signé Eco.

UMBERTO ECO - De Superman au Surhomme

Le Livre de Poche :: 1978
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Traduit de l'Italien par Myriem Bouzaher

Ce recueil assemblé par le sémiologue italien était en fait une compilation, une suite de textes écrits sur plusieurs années et consacrés aux comic books, aux polars ou aux romans feuilletons, des Mystères de Paris d'Eugène Sue à Tarzan, en passant par d’Artagnan, le Comte de Monte-Christo, et bien sûr, par le super-héros fondateur et ultime, Superman. Forcément, avec un panel aussi large, un sujet aussi vaste, une période aussi étendue, le propos varie sensiblement d'un texte à l'autre. Mais ces articles sont unis par un même projet : dans tous, Umberto Eco s'emploie à démontrer à quel point est poreuse la frontière entre les deux littératures, l'élitiste et la populaire, avec quelle facilité elles s'interpénètrent et elles s'influencent réciproquement.

Concernant l’impact de la culture populaire sur la savante, l’élitiste, l'une des idées clés de ce livre est résumée par une phrase, celle que l’auteur cite en préalable et qui résonne chez le lecteur tout au long de l’ouvrage, une phrase qui n’est pas d'Eco, mais d'un autre penseur italien illustre, Antonio Gramsci :

Quoi qu’il en soit, on peut affirmer que beaucoup de la prétendue "surhumanité" nietzschéenne a comme origine et modèle doctrinal non pas Zarathoustra, mais le Comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas.

Une partie des textes de Superman au Surhomme reprend cette idée. A son tour, Eco s’emploie à nous montrer combien la littérature populaire a contribué à façonner des idées et des représentations reprises ensuite dans une langue plus savante, sous une forme plus intellectualisée. La culture populaire irrigue plus qu'on ne le croit la philosophie et la littérature les plus rigoureuses, elle contribue à former l’intellectuel, comme Eco le montre ici, et comme il l'illustrera dans son roman La Mystérieuse Flamme de la Reine Loana.

Mais l’influence s’exerce aussi dans l’autre sens. Eco, par exemple, retrouve des traces de littérature majeure chez ce bon vieux 007. Certes, chacun des livres de James Bond suit un schéma simple, pauvre et immuable, les situations sont répétitives, les personnages sont stéréotypés et sans nuance, les péripéties sont triviales, l’idéologie qui sous-tend les romans est conservatrice, raciste et nationaliste. Mais l’Italien découvre aussi dans certaines descriptions de Flemming les réminiscences d’une culture plus noble et plus étendue, par exemple des souvenirs du roman gothique anglais.

Quant au style, il est moins vulgaire qu’il n’y parait. On peut reprocher à l'inventeur de James Bond, Ian Flemming, la grossièreté de ses intrigues, son Grand-Guignol, ses effets excessifs, ou encore sa science-fiction à deux sous. Mais Eco souligne que tout cela n’occupe finalement qu’une place mineure dans ses romans. En termes d’espace, les histoires de 007 sont occupées en large partie par de savantes descriptions inutiles au déroulement du récit, par des apartés gratuits et sans but, par de longs exercices littéraires qui le rapprocheraiennt même des expériences du Nouveau Roman :

L’œuvre de Flemming regorge de ce genre de passages pleins de virtuosité, feignant une technique du regard et un goût du superflu que non seulement le mécanisme narratif du récit ne requiert pas mais qu’il rejette. Quand l’histoire en arrive aux nœuds essentiels (…), la technique du regard est résolument abandonnée : Robbe-Grillet est remplacé par Souvestre et Allain, le monde objectal laisse la place à Fantômas. (p. 197)

Dans ces articles, Umberto Eco hiérarchise les romans populaires ("Grandeur et Décadence du Surhomme"), voire les héros des comics ("Le mythe de Superman"). Il sépare le bon grain de l’ivraie, il distingue les meilleurs des suiveurs. Cependant, il ne pense pas que ces œuvres soient inéluctablement marquées par un style inférieur. Certes, ce genre de littérature n'est pas exempte de reproches, l'Italien reconnaît que ces histoires sont marquées par les redondances, les répétitions et le remplissage. Mais pour lui, ces caractéristiques sont des effets de style utiles plutôt que des lourdeurs.

Commençons par le remplissage. Bien souvent, dans les romans feuilletons du XIXème siècle, l’auteur étant rémunéré à la ligne, il lui fallait encombrer son récit de dialogues et péripéties inutiles. Il serait aisé, par exemple, de réduire de moitié les textes bavards d’Alexandre Dumas, sans pourtant rien changer de leur sens. Cependant, faisant de nécessité vertu, des auteurs ont su retourner cette contrainte en avantage, et transformer ces phases de remplissages en des séquences d’attente, en étapes obligées de patients crescendos qui ne font que décupler l'impact de leurs coups de théâtre.

Umberto Eco ne cite bien sûr pas ces références, plus récentes que ses textes, mais on retrouve en fait la même mécanique d’attente que chez Dumas et Sue dans les lenteurs des westerns spaghetti, des soap operas, des sagas de heroic fantasy à la Robin Hobb, ou des dessins-animés japonais façon Dragon Ball ou Olive et Tom. Tous sont remplis de ces grands moments où le temps est suspendu, de ces épisodes interminables, de ces longs calmes avant la tempête bâtis sur le modèle de l’acte sexuel et de l’orgasme.

Observation similaire pour les redondances de mots, de stéréotypes, de formules, de situations et d’intrigues dont sont parcourus les romans populaires, par exemple les incessantes révélations sur l’identité réelle du Comte de Monte-Christo, dans le récit de Dumas. Eco y voit une technique qui vise à satisfaire un besoin humain fondamental, celui de la répétition, celui même qui se manifeste chez l’enfant avide chaque soir de la même histoire.

Eco parle aussi de l'autre critique habituelle envers la littérature populaire, celle qui lui reproche son caractère conservateur. Ses techniques, notamment cette mécanique persuasive de répétition, conforteraient de façon vicieuse l’idéologie capitaliste, bourgeoise et américanisée, qui sous-tend notre société de consommation. Elle pousserait à la paresse intellectuelle et conforterait l’ordre établi. Ainsi, tout comme le Rodolphe des Mystères de Paris, qui se contente d’extirper quelques malheureux de la misère et de s’indigner sur leur sort, Superman ne se sert pas de ses super-pouvoirs pour rendre le monde meilleur. Il ne fait que donner des coups de main aux autorités en place en attrapant quelques aliens, ou des méchants qui attentent à la propriété privée.

Toutefois, même s’il cite Gramsci, le grand théoricien de l’hégémonie culturelle, Eco ne s’engouffre pas tête baissée dans cette voie. Il reconnait à la littérature populaire une fonction conservatrice, il souligne par exemple qu’en dépit des convictions socialistes affichées par Sue, Les Mystères de Paris sont surtout imprégnés de compassion chrétienne et bourgeoise. Mais il conteste l’argument de la manipulation des esprits, rappelant que tout mythe, qu’il soit porté par la tradition orale ou par l'écrit, se conforme aux croyances de son temps, sans en être pour autant l’origine ou le principal adjuvant.

Ainsi, à propos de ces mécanismes de répétition :

Or, un mécanisme d’évasion où s’opère une régression si raisonnable peut être vu d’un œil indulgent, et l’on est en droit de se demander si, en le mettant en accusation, on n’en arriverait pas à construire des théories vertigineuses sur des faits banals et substantiellement normaux. Le plaisir de l’itération est l’un des fondements de l’évasion, du jeu. Et personne ne peut nier la fonction salutaire des mécanismes d’évasion lucides. (p. 132)

Comme toujours avec Eco, tout est nuancé et finement observé. Et pourtant, ces textes écrits dans les années 60 et 70 ont vieilli. L’auteur en est lui-même conscient, il le reconnaît dans une conclusion rédigée 15 ans après, en 1993.

Selon lui, ses observations ne sont plus tout à fait exactes, car la culture populaire a changé. Le héros du jour n’est plus le surhomme d’autrefois, apparu au XIXème siècle sous la plume de Dumas, Sue et quelques autres. Il est, au contraire, l’homme de tous les jours, comme le prouve le succès de ces talk shows où l’on invite des gens quelconques à s’exprimer sur leurs problèmes personnels, comme le montrent aussi ces héros récents que sont Columbo et Derrick, policiers laids, ternes et banals qui mènent leur enquête à l’instinct, sans les capacités de déduction surhumaines d’un Sherlock Holmes.

A une époque qui starifie des Jenifer, des Moundir et des Steevy Boulay, on serait tenté de donner raison à Umberto Eco, quand il dit que les nouveaux héros sont une résurgence de nos traditionnels idiots du village, à qui l’on proposait de se mettre en spectacle contre quelques verres de vin. Il est toutefois moins convaincant quand il oppose Columbo et Derrick aux anciens surhommes. Ceux-ci, au contraire, continuent à beaucoup leur ressembler.

A l'instar des héros d'avant, ceux-là ne renversent pas l’ordre établi. Ils n'offrent qu'une revanche ponctuelle contre une élite cynique et corrompue (les coupables de Columbo appartiennent tous à la jet set, Derrick mène la plupart de ses enquêtes au sein de la bourgeoisie). Certes, ils mènent une vie banale, mais n'était-ce pas déjà le cas de certains héros d’autrefois ? Qu’était Superman, sinon un brave garçon américain banal et emprunté ? Et comme eux, ne sont-ils pas toujours pourvus de capacités hors du commun, en tout cas ce manipulateur et ce sondeur de l'âme qu’est l’inspecteur Columbo ?

La seule chose qui change avec Columbo et Derrick, ce sont leur univers plus réaliste, des intrigues plus vraisemblables, ainsi qu’un manichéisme moins marqué. Eco lui-même le dit très justement : nos deux enquêteurs, l’Américain comme l’Allemand, comprennent souvent les motivations des coupables, ils ont de l’empathie pour eux, ils semblent presque embêtés de les arrêter.

Ces caractéristiques, réalisme et nuance, sont liées au public même de ces nouveaux héros, généralement plutôt âgés. Parce qu'il est prisonnier de sa génération, Eco comment une erreur : il compare les héros de sa jeunesse à ceux de sa vieillesse, alors qu’il devrait s’intéresser aux icônes de ses enfants et petits-enfants. Et ceux-ci, personnages de dessins-animés et de mangas, super-héros remis au goût du jour, ressemblent tout de même aux anciens.

De Superman au Surhomme a vieilli, mais pas pour les raisons qu’identifie Umberto Eco. Il a vieilli parce que son message est passé depuis longtemps dans les esprits. Quand l’Italien a écrit ses premiers textes dans les années 60, la frontière entre littératures élitiste et populaire était encore nette et marquée. Soit cette dernière n’était pas prise au sérieux, soit elle l’était, mais avec condescendance, comme un objet d’étude sociologique. Ou bien, version marxiste, comme un dangereux outil de protection de la société capitaliste et bourgeoise, jouet vicieux entre les mains du Satan américain.

Mais les années sont passées, et il n’y a plus aujourd’hui que des grabataires, ta grand-mère très chrétienne ou les wannabe intellectuels de Radio Courtoisie pour penser encore qu'il existe une séparation entre cultures populaire et savante. "L’allégorie des madeleines file à la vitesse de Prost", rappait MC Solaar, mêlant comme si de rien n’était, dans ce vers comme dans d’autres, des références scolaires aux figures des médias de masse. Aujourd’hui, l’interpénétration entre les deux cultures est visible, et ceux qui sont dotés d’une solide culture élitiste et universitaire sont souvent, aussi, ceux qui maîtrisent le mieux les arcanes et les codes de la culture populaire.

Alors, même si les analyses d’Umberto Eco sont toujours aussi savoureuses, trente ou quarante ans après, même si sa lecture est encore jouissive, que peut encore prouver ce livre aujourd’hui ? Ne prêche-t-il qu'aux convertis ? En somme, à qui doit-on encore démontrer, de nos jours, que Superman et le surhomme nietzschéen n’étaient en fait qu’une seule et même personne ?

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