27avr. 2010

JOSEPH KESSEL - Les Cavaliers

Si cela n'a pas encore été fait, il faudra démontrer un jour comment le cinéma a impacté la littérature, comment, en rendant plus saisissantes des histoires que les livres peinaient à raconter, il a obligé les écrivains à se porter ailleurs, vers l'exercice de style et l'expérimentation, vers l'auto-fiction et vers les confessions, ou vers la débauche d'imagination autorisée par la science-fiction et la fantasy, des genres que le septième art, grâce aux images de synthèse, n'arrive que depuis peu à investir de manière convaincante.

JOSEPH KESSEL - Les Cavaliers

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Pourtant, des gens ont continué comme avant, comme si de rien n'était. Et Joseph Kessel est l'un d'eux, notamment avec sa grande œuvre, l'épique Les Cavaliers, qu'il situait dans cet Afghanistan sauvage où ses voyages l'avaient mené. A parcourir cette longue fresque, on ne peut s'empêcher d'imaginer en vue panoramique les paysages grandioses que traversent ses héros tourmentés. On voudrait admirer ces steppes infinies, les cruelles montagnes de l’Hindou Kouch, ces grands bouddhas de Bamyan que ces cruches de Talibans n'ont rien trouvé de mieux à faire que de faire sauter sous leur règne.

A lire ce roman parcouru d'épreuves, de péripéties et de folles chevauchées, il était évident que l'histoire était taillée pour le cinéma, que le format livre lui était trop étroit, qu'elle devait être portée sur grand écran. Ce sera d'ailleurs le cas avec John Frankenheimer, en 1971, avec Omar Sharif dans le rôle principal. Et en 1956, Kessel avait signé les dialogues du film La Passe du Diable, de Pierre Schoendoerffer, tourné en Afghanistan même, et dont le scénario préfigurait Les Cavaliers, avec ses périlleuses parties de bouzkachi.

Parce qu'il s'entêtait à décrire de telles fresques, on pouvait qualifier Kessel d'écrivain conservateur. L'Académicien, le grand Résistant, écrivait toujours comme s'il était au XIXème siècle. Ah ! Il pouvait y avoir d'autre raisons aussi, de dénoncer chez lui des penchants réactionnaires. Sa description de Zéré, principal personnage féminin des Cavaliers, a de quoi faire mourir d'apoplexie la féministe la plus blasée. A travers la petite nomade qui pervertit le brave Mokkhi, et qui le pousse au meurtre, c'est le portrait éternel de la femme tentatrice qu'on nous dresse, de l'Eve, de la maudite, égoïste, matérialiste, cruelle et libidineuse. Et que dire de cette scène de viol intolérable, où la jeune putain prend plaisir aux terribles outrages qu'elle subit, où l'écrivain semble nous rabâcher le vieil argument selon lequel, finalement, elles aimeraient ça ?

Mais Kessel ne nous décrit pas nécessairement l'universel féminin. Il nous montre aussi ce que l'Afghanistan fait de ses femmes, comment il les avilit en les maintenant dans un statut inférieur, comment il les contraint à la vilénie pour survivre et pour se faire une place dans cette société cruelle. Zéré, dans les Cavaliers, est aussi l'exemple rare d'une femme libre, capable de prendre en main son destin. Et l'écrivain, à l'inverse, sait faire preuve de compassion quand il décrit la dernière rencontre entre le vieux Toursène et sa femme répudiée, condamnée à l'exil et à l'infamie, par le bon plaisir de son époux.

Les Cavaliers, de fait, est aussi un grand reportage sur cette société particulière, et rétive à toute intrusion. Les Afghans que nous décrit Kessel sont durs, guidés par des valeurs qui nous sont étrangères, imperméables aux nôtres. L'un des passages le plus saisissant du livre met violemment en scène ce choc des civilisations. Il nous montre Ouroz, le héros du livre, fuir un hôpital occidental et briser le plâtre de sa jambe rompue, l'exposant ainsi à l'infection et à la douleur, car il n'accepte pas d'avoir été soigné et touché par une infirmière européenne. Un sens de l'honneur qui nous paraît absurde et démesuré, prime absolument sur la santé, sur la vie même du personnage.

Le livre marque d'autant plus qu'il nous rappelle les images qui, régulièrement, nous parviennent d'Afghanistan, depuis qu'il est le théâtre de guerres civiles et d'une lutte acharnée contre l'Occident. Même s'il est déjà ancien, même s'il prend place quelque part dans les années 50, il propose les mêmes images que la télévision d'aujourd'hui, celles de fous de Dieu, de femmes recluses, d'hommes enturbannés semblant vivre comme au temps de Mahomet.

Le roman, cependant, n'aurait pas eu autant d'écho s'il n'avait été qu'un livre sur l'Afghanistan. Chez Kessel, l'universel se mêle au particulier. Les natures sauvages qu'il nous présente sont aussi des idéaltypes humains. On a déjà mentionné Zéré, la tentatrice. Mais d'autres personnages exemplaires marquent le récit. Ouroz, le héros, représente l'orgueil. Le serviteur Mokhi, humble, pragmatique et influençable, en est le contraire, son négatif, son Sancho Pança. Et le vieillard Guardi Guedj, "l'Aïeul de tout le Monde", audacieux au point de bousculer les dogmes de l'Islam, incarne la sagesse.

Quant au père du héros, Toursène, il en est une version âgée. Aussi vaillant, arrogant et dur au mal, mais travaillé par le temps et par la vieillesse. Aigri. A travers son dialogue avec Ouroz, prend place le thème principal du livre, celui de la relation père-fils, ce mélange d'amour et de haine, de fierté et de jalousie, de solidarité et de rivalité, d'attention et de provocation, qui unit un homme à cet autre lui-même, pareil mais différent, amené à lui succéder. Au-delà du portrait des Afghans et de leurs mœurs, au-delà de ces types humains que Kessel nous présente, c'est ce sujet, c'est cet universel, qui constitue l'attrait essentiel des Cavaliers. C'est cela que le roman raconte le mieux.

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2 commentaires

1. Le lundi 17 mai 2010, 18:09 par Christian

Les Cavaliers de Kessel ! Quel retour dans l'adolescence pour moi ! J'ai presque envie de le relire, plus de trente ans après, pour voir... Il me reste surtout des images de Bouzkachi, de jambes cassées - des images d'hommes durs. Et aucun souvenir de femmes, une bonne raison pour m'y replonger.

Ce qui est amusant et paradoxal dans le parallèle que tu fais entre le cinéma et la littérature, et l' influence de ce dernier sur les écrivains, c'est que le bouquin de Kessel qui a été porté au cinéma par Luis Bunuel de la manière la plus convaincante - quoique sans être pour moi une très grande réussite - est "Belle de Jour", roman aux antipodes des Cavaliers. Rien d'épique ni d'héroique dans Belle de Jour...

2. Le mercredi 13 janvier 2016, 17:15 par BenR

Bonjour,

Merci pour cet article à propos des Cavaliers, un roman majeur dans l'œuvre de Kessel puisqu'il dira lui-même lors de son entrée à l'académie qu'il y a mis "son effort le meilleur" (document INA si je me souviens bien).

Malheureusement, à ce jour il ne m'a pas été possible de voir "La Passe du Diable", sauriez-vous où il serait possible de se le procurer ?

Merci !