14mai 2010

STEFAN ZWEIG - Amerigo, Récit d'une Erreur Historique

Pourquoi le Nouveau Monde, alors que Christophe Colomb l'a découvert, porte-t-il le prénom d’Amerigo Vespucci, un navigateur florentin dont la plupart des gens ne savent pas grand-chose. Pourquoi, ne s’appelle-t-il pas plutôt la Colombie ? Par quel étonnant concours de circonstance ces nouvelles terres ont-elles pris le nom d’un autre ? Telle est la question que se pose Stefan Zweig dans ce court essai historique, rédigé alors qu’il venait tout juste de s’installer en Amérique. Il y répond en revenant sur la série d’erreurs, de falsifications et de hasards qui ont conduit à ce que tout un continent porte le nom de cet homme terne, de ce personnage secondaire de l’Histoire.

STEFAN ZWEIG - Amerigo, Récit d'une Erreur Historique

Le Livre de Poche :: 1941 :: acheter ce livre

Contrairement aux autres biographies écrites par Zweig, ce livre insiste peu sur la vie d’Amerigo Vespucci, d’ailleurs nettement moins palpitante et documentée que celle, par exemple, d’une Marie-Antoinette. Il ne parle que brièvement de la carrière du navigateur, à la toute fin du livre. Son récit porte plutôt sur ce nom, Amérique, et sur les aléas qui ont conduit à ce qu’il s’impose au XVIème siècle. Il relate aussi l’histoire d'après, cet affrontement entre partisans et adversaires de Vespucci qui se poursuivra à travers les siècles, les premiers reconnaissant en lui le premier homme à avoir compris qu'on avait découvert un nouveau monde, les seconds l’accusant d’être un usurpateur et d’un falsificateur, d’avoir injustement volé sa gloire à Colomb.

Stefan Zweig étant un écrivain, un littérateur, et non un historien, tout cela est raconté sur le mode du roman, de manière exaltante, pleine de suspense et de rebondissements. Bien sûr, cela expose l'auteur au risque de passer vite, et de faire de l’histoire à trop grands traits. Cependant, ce livre est l'un de ceux qui expliquent le mieux à quel point il est impossible d’écrire l’histoire de façon anhistorique, que tout ce que l’on comprend d’une époque, que tout ce qu’on y trouve de signifiant, est forcément le produit de celle que l’on vit.

Aussi les arguties et les confrontations entre les partisans et les opposants d'Amerigo Vespucci font-elles souvent preuve d’anachronisme. Comme Stefan Zweig le rappelle, la question de la rivalité entre Colomb et Vespucci ne se posait pas en leur temps, quand la découverte de l’Amérique était encore récente. Ceux-ci n’avaient pas mesuré encore son importance, et à quel point elle allait révolutionner le monde, le précipiter dans une nouvelle ère, redéfinir complètement les certitudes et les croyances de l’époque.

Ils ne connaissaient naturellement ni l’un ni l’autre le mot « Amérique », cause de ce combat, et Colomb ne se doutait pas que les îles, ni Vespucci les côtes du Brésil, cachaient derrière elles cet énorme continent. Hommes du même métier, tous deux favorisés par le sort, tous deux ignorants de leur gloire immense, ils se comprenaient mieux l’un l’autre que ne le comprirent la plupart de leurs biographes qui, médiocres psychologues, leur prêtèrent une conscience de leur exploit tout à fait impensable à l’époque (pp. 93-94)

Ce que Zweig met ainsi en exergue, ce sont les hasards qui font l'Histoire, c’est comment se distinguent ceux qui la font, de ceux dont le nom passe à la postérité ; ceux qui accomplissent des actes capitaux, de ceux qui réalisent pleinement l’importance de ces actes. Ainsi, si le mérite d’avoir découvert l’Amérique revient au seul Colomb, à Vespucci doit être attribué celui, non moins capital et décisif, d’avoir su comprendre la vraie nature de ces terres inexplorées, d'avoir deviné qu'elles annonçaient un monde nouveau.

Cet unique mérite reste attaché à sa vie, à son nom. Car jamais un acte n’est décisif par lui-même ; ce qui compte, c’est la connaissance de cet acte, et ses conséquences. Celui qui le raconte et l’explique devient souvent plus important pour la postérité que celui qui en est l’auteur et, dans le jeu imprévisible des forces de l’Histoire, la plus légère impulsion peut produire les plus énormes effets. Celui qui attend de l’Histoire qu’elle soit juste exige plus qu’elle n’est d’humeur à donner : il arrive qu’elle attribue l’exploit et l’immortalité à l’homme simple, moyen, et rejette les meilleurs, les plus vaillants et les plus sages, dans les ténèbres de l’anonymat (p. 121).

Évaluer ce billet

3.7/5

  • Note : 3.7
  • Votes : 9
  • Plus haute : 5
  • Plus basse : 1