05avr. 2011

MICHEL RIO - Merlin

La force d’un mythe se mesure à sa capacité à s’enrichir et à s’adapter en fonction des époques. C’est ce qu’a démontré, à de multiples reprises, l’un des plus connus d’entre eux, le Cycle Arthurien. C’est ce qu’il démontre encore sous la plume de Michel Rio, en demeurant aussi puissant, bien que l’auteur l’ait dépouillé de ses attributs fantastiques.

MICHEL RIO - Merlin

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La force d’un mythe se mesure à sa plasticité, à son élasticité, à sa capacité à s’enrichir et à s’adapter en fonction des époques et des préoccupations nouvelles. C’est ce qu’a démontré, à de multiples reprises, l’un des plus puissants et des plus connus d’entre eux, le Cycle Arthurien. On ne compte plus ses moutures et ses réécritures. A travers les siècles, il continue à être très vivace. Né du souvenir vague de chefs celtes légendaires apparus à la chute de l’Empire Romain, il a été au cœur des romans de chevalerie médiévaux, avant de réapparaitre sous les traits d’une littérature gothique, poétique ou de fantasy, ainsi que sur les écrans des télés, des cinémas et des ordinateurs.

Michel Rio est l’un des auteurs, innombrables, à l’avoir investi à son tour, à l’occasion d’une trilogie consacrée à trois des personnages clés de la légende, et entamée en 1989 avec ce Merlin. Sa démarche, toutefois, a été singulière. Tout d’abord, il est l’un des rares écrivains français contemporains à s’être penché sur la geste arthurienne, avec Barjavel et quelques autres, à avoir exploré un univers aujourd’hui dominé par les Anglo-Saxons.

Ensuite, l’auteur a voulu dépouiller l’histoire de tous ses atours magiques et fantastiques. Son Merlin n’est pas un enchanteur, mais un sage, un conseiller politique et un faiseur de roi. Aucun prodige n’est accompli par Morgane, la demi-sœur maléfique d’Arthur, ni par Vivianne, la Dame du Lac. Tous ses héros sont des êtres d’exception, ils accomplissent des hauts-faits, mais aucun n’a de pouvoir surnaturel. Il n’y a pas d’Excalibur à extirper de son rocher, ni de Graal à poursuivre. Et si Merlin est bien, comme le veut la tradition, le fils du Diable, Rio propose une explication toute rationnelle à cet état de fait. S'il prend des initiatives qui sortent de l’ordinaire (ce mémorable sermon adressé à un sanglier, scène la plus cocasse du roman), c’est sans recourir à quoi que ce soit de magique.

Plus généralement, Rio a voulu replacer le mythe dans l’Histoire. Il le resitue dans son époque d’origine, soit cette fin de l’Antiquité marquée par l’effondrement romain et les invasions barbares. Les rois et les guerriers qu’il met en scène sont de vrais Celtes, romanisés, mais dépouillés des attributs de la chevalerie que l’on retrouve chez Chrétien de Troyes et d’autres. Il donne aussi davantage de corps à l’histoire en l'accompagnant de cartes et chronologies précises. Aussi, puisqu’il en est originaire, il accorde dans son récit un rôle particulièrement important à la Bretagne, la petite, la nôtre, l’armoricaine.

Enfin, Rio conjugue son récit à la première personne. Il est Merlin qui, avec amertume, raconte la grandeur et la décadence du royaume arthurien, via une autobiographie entrecoupée de considérations philosophiques sur le pouvoir et les devoirs des rois, sur la dialectique entre le Bien et le Mal, et surtout, au cœur même du livre, sur la notion d’éternité.

Toute l’action de Merlin, qui vivra lui-même jusqu’à 100 ans, semble orientée en effet vers la recherche de la permanence, de la survie, de la pérennité : d’abord, il bâtira dans l’ombre le royaume utopique d’Uther Pendragon, puis de son fils Arthur, lesquels ne seront que ses outils ; quand ces derniers auront péri et détruit son ouvrage, il construira le mausolée chargé de perpétuer et de magnifier leur mémoire ; aussi, il cherchera à partager sa vie avec les animaux, lesquels vivent constamment dans l’éternité, lesquels n’ont pas conscience qu’ils sont voués inéluctablement à la mort. Et à ses questions sur l’éternité, Merlin trouvera une réponse dans le principe même de mythe, de légende :

… je perçus clairement, par expérience, pourquoi l’homme vivait davantage, depuis la nuit des temps, de légende que d’histoire, et pourquoi dans son esprit, en fin de compte, la poésie prévalait sur le pouvoir. Parce que la légende construisait inlassablement une éternité dont l’histoire s’évertuait à démontrer le mensonge. Et moi, qui au faîte de ma puissance, avait sommé l’histoire d’admettre l’éternité de la Table, je construisais, dans le dénuement, un monument à mon propre échec qui resterait sans doute ce que j’avais fait de plus beau et de plus durable, utilisant les matériaux de la légende, la pierre et les mots, pour figer un passé en fuite, une idée vaincue et une chair morte (p. 148).

C’est par cette conclusion, au terme d’un récit court, mais rythmé par les grandes batailles et riche d’événements étalés sur près d’un siècle, que Michel Rio, après s’être réapproprié le mythe, après avoir considérablement dépoussiéré la légende, choisit d’en montrer la clé.

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