20sept. 2014

GLEN COOK - The Black Company (La Compagnie Noire)

Le grand public, notamment avec le succès considérable de la série Game of Thrones, semble réaliser aujourd'hui qu'il existe une fantasy "adulte". Une, en tout cas, qui s'ingénie à mettre en scène des personnages duaux et ambigus, et donc plus réalistes, à inventer des univers troubles et gris, et à brouiller toute frontière établie entre le Bien et le Mal. Cette tendance, cependant, n'est pas neuve. Elle caractérise même les œuvres les plus significatives du genre, sur ces 20 dernières années ou plus. Or, si l'une d'elles a posé les fondements d'une telle évolution, s'il est une saga qui, à partir du milieu des années 80, a violemment contesté tout manichéisme, il s'agit bien de The Black Company, de Glen Cook.

GLEN COOK - The Black Company

TOR Fantasy / J'ai Lu :: 1984 / 1998
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Par bien des aspects, pourtant, cette série appartenait encore à la vieille fantasy. Son rythme était rapide, il n'y avait encore rien de l'atmosphère parfois contemplative d'œuvres plus récentes. Aussi, la magie était encore spectaculairement simple, avec ses histoires de tapis volants et de jeteurs de sort. On ne retrouve en rien cet effort de rationalisation et de modération du fantastique, ce souci d'inventer un système de magie cohérent, qui anime aujourd'hui de nombreux auteurs. La fin du premier volet de la série, aussi, est presque classique. Elle semble renier toutes les originalités des épisodes précédents, avec cette prophétie plan-plan qui prévoit l'émergence d'une héroïne salvatrice. Glen Cook, toutefois, a sinon introduit, du moins popularisé, quelques ruptures clé.

Le premier coup de génie de l'auteur, c'est le sujet de sa saga : une armée de mercenaires, dont il nous raconte les aventures sur plusieurs décennies, via la narration des soldats qui en tiennent les annales, en premier lieu le médecin de la troupe, Croaker. Ses protagonistes sont aux premières loges pour assister aux soubresauts géopolitiques de leur monde, mais a priori, ils sont neutres. Ils n'épouseront pour cause que celle de l'employeur qui paye le plus, ou de celui qui aura les plus grandes chances de succès. Le premier chapitre du premier livre de la série ne montre pas autre chose, qui met en scène la trahison de la compagnie, son refus de servir plus longtemps un mécène affaibli.

La seconde astuce de Cook, c'est de mettre la Compagnie au service des méchants. De loin, en effet, les nouveaux employeurs de la Black Company ont tout de l'empire du Mal classique en fantasy : ils sont dirigés par une sorte de sorcière surpuissante, la Lady, elle-même entourée de magiciens redoutés, les Taken, dix hommes ou femmes qui se jalousent et se disputent les faveurs de leur maîtresse. Par bien des égards, ces derniers annoncent les futurs Forsaken de Robert Jordan et de sa Roue du Temps, d'autant plus que, comme eux, les Taken sont des êtres maléfiques et mesquins, échappés d'un lointain passé, et réveillés après une longue hibernation. Ensemble, la Lady et ses Taken s'efforcent de construire et de maintenir sur une partie du monde, ici désignée comme "le Nord", une tyrannie implacable et cruelle.

Le troisième tour de force de Glen Cook, enfin, le plus décisif, c'est de dévoiler des nuances alors que l'intrigue avance, à mesure que chaque chapitre (dont chacun, quasiment, peut se lire comme une histoire indépendante des autres) apporte son lot de révélations. Vu de l'intérieur, le domaine de la Lady n'est pas si monolithique qu'il y parait. Les Taken, par exemple, malgré leurs pouvoirs et leur étrangeté, se montrent plus humains qu'ils ne paraissent, notamment Soulcatcher, celui même qui s'arroge les services de la Black Company. On s'en rend compte, quand il dévoile de la sympathie pour Croaker, ou quand il reconnaît être prisonnier de son image de méchant, être conditionné par elle.

Il en est de même de l'autre camp. Vus de loin, ceux-ci sont de gentils rebelles animés par une cause juste, à la Star Wars. Ils sont de braves citoyens, qui refusent de sombrer sous la tyrannie. Mais au fil des aventures de la Black Company, on découvre que ce n'est pas si simple. Pour lutter contre la Lady, ils se dotent de l'arme cruelle de la torture. Ils sont même animés par des forces et des intentions mauvaises. Les deux camps, au bout du compte, sont deux incarnations distinctes du Mal, lequel est une valeur relative, comme la Lady elle-même le souligne auprès de Croaker.

Evil is relative, Annalist. You can't hang a sign on it. You can't touch it or taste it or cut it with a sword. Evil depends on where you are standing, pointing your indicting finger (pp. 192-193).

Le Mal, donc, est une valeur relative. Le récit de Cook, pour autant, ne sombre pas dans le nihilisme. Ses personnages, tout mercenaires qu'ils soient, ne sont pas dénués de morale. L'auteur en livre un portrait plus subtil que la caricature du mercenaire sans foi ni loi. Ceux-ci, en effet, et Croaker le premier, sont travaillés par des questions éthiques. Ils ont des doutes, des problèmes de conscience. Ils se demandent, par exemple, si la Compagnie doit se faire pardonner sa première trahison en restant coûte que coûte fidèle à son nouvel employeur, ou si elle doit, au contraire, se détacher de la Lady et de ses méthodes sanguinaires. Glen Cook, en fait, ramène tout à l'homme, à l'individu, à la personne, seul juge légitime de ce qui est bien et de qui est mal.

De la même manière, il dépeint ses personnages comme des êtres imparfaits, capables du pire comme du meilleur, mais toujours attachants et humains. C'est ce que montre l'un des passages les plus dérangeants du livre, celui où l'on voit les mercenaires regarder avec indulgence un de leurs camarades exhiber la jolie femme qu'il vient de violer. Croaker, qui comme toujours relate la scène, semble à la fois réprouver et comprendre, comme un père qui pardonnerait les pires écarts à son fils. Les mercenaires de Glen Cook, en fait, ne sont pas animés par une vision générale et abstraite de ce qui est bien, mais plutôt par une valeur plus relative et plus incarnée : l'amitié, la fraternité des armes.

Car ce que décrit l'auteur, mieux que n'importe quel autre écrivain de fantasy, c'est la camaraderie militaire, c'est le quotidien, le sentiment et les imperfections des soldats. The Black Company a d'ailleurs compté de nombreux fans parmi ces derniers, qui s'y sont reconnus, qui y ont vu l'un des récits les plus fiables jamais écrits sur la vie militaire. Ce refus de prendre parti moralement, de peur sans doute de découvrir être dans le mauvais camp ; ces périodes d'attente et ces parties de cartes interminables, vouées à tuer le temps, et qui forment bien plus que le combat le quotidien des guerres ; cette capacité à soutenir ses camarades envers et contre tout, même dans leurs écarts les moins avouables : tout ce que décrit Cook, c'est la vie véritable du soldat en campagne.

The Black Company, c'est le roman militaire ultime. C'est le Pacifique, c'est la Corée, c'est le Vietnam, c'est toutes les guerres, transplantées dans un univers imaginaire où la magie a sa place.

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