09nov. 2014

JACQUES LEVRON - Les Inconnus de Versailles

Par sa splendeur, par ses fastes, par ses drames et par la concentration de grands hommes que son château a abrité, sur le long siècle où il a été le centre de la France, Versailles fascine, depuis toujours, bien au-delà des frontières de notre pays. Pour le constater, l n'y a qu'à compter le nombre d'œuvres, littéraires, cinématographiques ou autres qui l'ont mis en scène. Celles-ci, cependant, se consacrent généralement aux personnages historiques, Louis XIV et Marie-Antoinette en tête. Le château, cependant, a drainé bien d'autres gens vers lui, des courtisans, des serviteurs, des marchands, et d'autres encore, que la postérité n'a pas retenus, mais dont Jacques Levron a voulu rappeler l'existence, dans un livre publié d'abord en 1968, puis réédité plusieurs fois, la dernière en 2009, au format livre de poche.

JACQUES LEVRON - Les Inconnus de Versailles

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D'Aquin, premier médecin du roi ; Jérôme et Louis Blouin, ses valets de chambre ; Mme de Brionne, son grand écuyer ; Charles Collin, intendant de la Marquise de Pompadour ; l'abbé Soldini, confesseur de la dauphine ; François Gamain, serrurier de Louis XVI ; ou encore les boutiquiers du château, voire ses pickpockets. Voici quelques uns des nombreux acteurs, méconnus, obscurs ou oubliés, dont l'Historien (décédé en 2004, à l'âge de 98 ans), s'est efforcé de retracer la biographie, cherchant leurs traces dans la moindre archive, dépouillée avec minutie, et puis les présentant dans l'ordre chronologique, du règne de Louis XIV à celui de Louis XVI, de la fondation du château à la Révolution française.

Les données sur ces personnes étant naturellement rares, disparates et pas toujours très fiables, leurs biographies se montrent plus ou moins riches. Pour certains, nous avons droit à un récit assez complet sur l'ensemble de leur existence ; pour d'autres, en revanche, ce sont surtout quelques épisodes de leur vie qui sont documentés, des moments où ils ont côtoyé les plus grands ou ils ont intéressé la cour. Une autre limite inhérente à ce livre tient à la nature même de l'exercice : à force de se consacrer à l'existence des acteurs secondaires de la vie de Versailles, Levron tombe souvent dans le trivial, dans l'anecdotique, dans la description d'accidents de la vie (couples qui se distendent, disgrâces, maladies…) assez peu passionnants, et qui nous éclairent peu sur les spécificités de ce siècle et de ce lieu.

En fait, les moments les plus captivants du livre, les plus riches d'enseignements, sont l'introduction, ainsi que les passages qui se penchent sur une profession (marchands ou voleurs), plutôt que sur tel ou tel courtisan. Dans ces passages, l'Historien (qui avait par ailleurs écrit une Vie quotidienne à la cour de Versailles en 1965, aujourd'hui épuisée) présente des généralités sur les conditions de vie au château. C'est là qu'on apprend que, par exemple, et contrairement à nos lieux de pouvoir surprotégés d'aujourd'hui, on pouvait entrer et déambuler à loisir dans le palais, jusqu'aux appartements du roi. C'est aussi dans ces pages qu'on décrit la gêne éprouvée par les serviteurs et les courtisans du château pour se loger et assurer leur subsistance à Versailles.

Les chapitres sur les gens plus en vus, intimes de la famille royale, serviteurs de premier plan, maîtresses et courtisans, ont en ce qui les concerne le mérite de mettre en lumière le fonctionnement de la société de cour. Et en observant ces personnes se disputer la moindre prébende du roi, de ses proches, ou plus généralement de la chose publique, on réalise à nouveau que la gabegie française ne date pas d'hier. Voici un monde, en effet, où tous, grands et petits affluent, et n'attendent la fortune et le salut que d'une seule source : de largesses venues d'en-haut, de privilèges tous plus délirants les uns que les autres, de positions acquises dont plus rien ne justifie plus l'existence, sinon la nécessité de contenter ses favoris et de ne créer aucun mécontentement.

Nous voyons dans ce livre une foule de gens défiler en quête du denier public, lequel leur sera généreusement distribué, ou retiré, en fonction de critères qui ont finalement peu à voir avec la valeur qu'ils apportent à leur pays. C'est édifiant, c'est effrayant, d'autant plus qu'il est loin d'être certain, quelques révolutions plus tard, que la société française se soit tout à fait soustraite à cela.

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