24avr. 2014

MICHEL PASTOUREAU & DOMINIQUE SIMONET - Le Petit Livre des Couleurs

Le Petit Livre des Couleurs de Michel Pastoureau et Dominique Simonet est, pour de bon, ce qu'il annonce : un tout petit livre, d'à peine plus de 100 pages. C'était d'ailleurs encore moins que ça à l'origine, puisqu'il s'agit en fait d'une compilation d'entretiens parus initialement dans le magazine L'Express. Il se lit donc très vite, en une heure top chrono, et pas seulement à cause de sa longueur très limitée. S'il se dévore, c'est aussi qu'il est passionnant.

MICHEL PASTOUREAU & DOMINIQUE SIMONET - Le Petit Livre des Couleurs

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Spécialiste de l'époque médiévale, Michel Pastoureau (pour la petite histoire, un cousin de Claude Lévi-Strauss) est connu pour son approche particulière de l'histoire. A plusieurs reprises, il s'est intéressé à l'évolution des concepts et symboles au fil des temps, et à la façon dont ils sont perçus d'une culture à l'autre. Il a ainsi livré des ouvrages consacrés aux regards de l'homme sur les animaux, l'un à l'ours, l'autre au cochon. Et il en a fait autant avec les couleurs. Ce petit livre, précisément, nous apporte une synthèse vivante et passionnée de ses études sur ce sujet.

Les couleurs, en effet, ont une histoire. Leur portée symbolique n'est pas la même selon l'époque. Celle-ci évolue, même si elle le fait lentement. Il est par exemple connu qu'en dehors de l'Europe, la mariée est parfois en rouge, ou que le deuil s'affiche en blanc. Mais en Europe même, des différences s'observent d'une ère à l'autre. Jusqu'au XIXème siècle, la jeune épouse était aussi en rouge, chez nous. Le bleu, quant à lui, n'a pas toujours été la teinte préférée des Occidentaux ; il n'était même pas considéré comme une vraie couleur à l'Antiquité, contrairement au noir, au rouge et au blanc. Et la domination des teintes sombres, noir, bleu, gris, dans les vêtements européens, doit beaucoup aux préceptes de retenue défendus par la Réforme à la Renaissance.

Si la perception de la couleur change, c'est qu'elle n'est pas une donnée objective, mais une construction sociale. D'une époque ou d'une civilisation à l'autre, on ne découpe pas le spectre lumineux de la même manière. Il y eut des temps où les gens ne voyaient pas de réelle différence entre le vert, le bleu et le gris. A l'inverse, ils pouvaient distinguer plusieurs couleurs au sein d'une seule, comme le reflète le vocabulaire latin, qui fait une différence nette entre deux noir et entre deux blancs, en fonction de leur brillance.

La perception des couleurs varie selon l'environnement où les gens évoluent. Il est compréhensible, par exemple, qu'une population en majorité paysanne, travaillant au grand air, ne donne pas au vert la même valeur qu'une société urbaine enfermée dans des bureaux. L'association de cette couleur à la fraicheur et à l'hygiène, qui se manifeste par sa présence sur les poubelles, est récente. Si elle est désormais la deuxième couleur préférée des Européens, le vert a eu autrefois une bien mauvaise réputation.

La symbolique des couleurs évolue aussi en fonction de conventions. Conventions religieuses, comme dans le cas du bleu, valorisé à partir du moment où on l'a associé à la Vierge Marie. Ou conventions scientifiques, quand Newton a décrété qu'il y avait sept couleurs dans l'arc-en-ciel, ou qu'il a été décidé qu'il n'y avait que trois couleurs primaires, le bleu, le rouge et le jaune, et que le vert devait être relégué au rang de demi-couleur, de bâtarde.

Les techniques de production jouent également un rôle certain. En fonction de la rareté et du coût des couleurs, elles ont été plus ou moins valorisées. Les riches ont cherché à se distinguer avec des teintes dont l'obtention était délicate, donc chère. Aussi, dans un pur mécanisme de distinction bourdieusienne, ils ont changé leurs usages en fonction de ceux des classes inférieures. Quand il était difficile de synthétiser des couleurs, les plus riches les ont aimées éclatantes. A présent qu'il est beaucoup plus aisé de les obtenir, ils valorisent les tons sombres et austères, laissant les habits et les décors bariolés au mauvais goût supposé des plus modestes.

Rien n'est jamais figé dans le monde des couleurs. Il arrive même qu'elles aient une double signification : le noir marque à la fois le deuil et le chic ; le rouge, la violence et la vie ; le jaune, la richesse et la maladie ; le vert, l'espoir et la tricherie. La seule qui soit immuable, en fait, c'est le blanc qui, de manière constante, à travers les cultures, est une marque de lumière et de pureté. En dehors de cela, la portée, le sens et la symbolique des couleurs est d'une extraordinaire plasticité. Ce livre nous en apporte de nombreux exemples. Et pour ceux qui voudraient creuser plus encore le sujet, il en existe même trois autres plus complets, rédigés par Pastoureau, et consacrés au bleu, au noir et au vert.

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