26oct. 2015

ESPARBEC - La Pharmacienne

Commençons par exposer les choses clairement : ce livre est nul. L'auteur affirme qu'il devrait, en toute logique, exister de bons romans pornos, comme il y a de bons polars, ou de bons livres de science-fiction. Assurément, oui, ça devrait être le cas. Mais La Pharmacienne n'est pas celui-ci. L'histoire, un huis-clos entre cinq personnes dans une maison bourgeoise, avec au centre une MILF qui a le feu au cul (la fameuse pharmacienne), ressemble à du mauvais théâtre de boulevard. Et les scènes de sexe se résument pour l'essentiel à une succession attendue de turlutes et de sodomies, mettant systématiquement en scène un vilain pervers et une fausse oie blanche qui minaude, mais qui au fond aime ça, avec quelquefois un troisième larron dans la position du voyeur. Même cette anomalie qu'est la scène homosexuelle de la fin, suit en fait quasiment le même schéma que toutes les autres.

cc

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L'originalité est une valeur surcotée. Et répéter ou respecter un schéma préétabli, ce n'est pas un mal en soi, bien au contraire. C'est d'ailleurs le principe même de la littérature de genre. On ne reproche pas à la science-fiction de toujours nous parler de technologie, à la fantasy d'être remplie de guerriers armés d'épées, ni aux romans policiers de chercher à chaque fois à élucider un meurtre. Alors pourquoi le faire avec le porno ? Un genre où, comme Esparbec le précise en marge de son livre, le sujet central de la pornographie est, à la base, un acte simple, répétitif, bête et méchant.

L'auteur ajoute cependant qu'il faut savoir ajouter au sexe du sel, piment et des enjolivements, pour s'affranchir de sa réalité triviale. Mais avec ce livre, il n'y parvient pas vraiment. Ses récits attendus, ses scènes récurrentes, la banalité des fantasmes mis en scène (peut-être suis-je trop pervers pour les goûter, qui sait), aboutissent à l'opposé du but recherché. Au lieu d'être stimulants, ils désérotisent (osons le néologisme) presque l'acte sexuel.

Au lieu de tirer profit des spécificités du format papier, et parce qu'il assume de ne vouloir parler que de cul, ce livre copie à l'identique la technique du film X hardcore : il propose une suite incessante de scènes de copulation, dont le but premier est d'être une aide à la masturbation masculine, plus ou moins reliées entre elles par une intrigue qui n'est au fond qu'un prétexte. Suivant scrupuleusement ce principe, La Pharmacienne, en est banal et décevant.

Ce livre mérite toutefois le détour, et ce pour une raison : sa postface ; ainsi que sa préface, qui en est plus ou moins la synthèse. Dans cet après-propos, Esparbec expose sa vision de la littérature. Il se concentre sur la littérature pornographique, mais ce qu'il dit pourrait valoir pour tous les types de romans. Ce qu'il y affirme est juste, bienvenu, salutaire, libératoire. Notamment ça :

L'écriture que je préconise est le contraire du style PORNO, et tout aussi bien le contraire de l'ECRITURE LITTERAIRE. Refus du baroque, de toute surcharge expressionniste, du second degré, de l'humour, de la gaudriole, qui sont autant d'échappatoires. Toute métaphore est bannie, les adjectifs sont concrets, les descriptions sont méticuleuses sans être délayées ; ce que je souhaite obtenir, une écriture transparente supprimant tout écran contre le lecteur, réduit à l'état de voyeur, et les scènes décrites. Autant que possible l'auteur, par une sorte d'ascèse du style, doit S'EFFACER, se rendre invisible, ne jamais s'autoriser la moindre coquetterie qui rappelle sa présence au lecteur, se rapprocher autant que possible du degré zéro de l'écriture prôné par Roland Barthes pour, d'une part, ne pas gêner le voyeur, et de l'autre, supprimer ce qui si vite se démode : le "style" (p. 272-73).

Ouch. Voilà qui est dit. Le degré zéro de l'écriture, comme le prônait Roland Barthes, en effet. Le "degré de sécheresse convenable", qui permet de "se prémunir contre les fausses élégances du beau style romantique", comme aurait dit Stendhal, quand il prétendait vouloir s'inspirer de l'aridité du Code Civil. Le plus court chemin entre ce que l'on a à dire et le moyen de le dire, que cherchaient certains punks. Voici donc ce que recommande aussi Esparbec, s'inscrivant contre la folle idéologie formaliste qui a été le poison de l'art au XXème siècle. Avec un tel énoncé, on assume enfin la vocation fonctionnelle de la littérature, on s'attaque à la néfaste et insidieuse religion de l'Art. C'est aussi le cas de cette préface qui vante une méthode d'écriture collective pratiquée par Esparbec : collecter les fantasmes des autres, ceux qui ne sont pas nécessairement les siens, pour mieux les mettre en forme, et élargir ainsi son portefeuille de services, comme le ferait un industriel.

Sauf que dans les faits, ce n'est pas ça. Il y a un abysse entre sa doctrine et la façon dont il la met en branle (sans mauvais jeu de mot ou presque). Ou, plus précisément, Esparbec applique son principe de l'épure autant à la forme, l'écriture, qu'au contenu même, à l'histoire. Celle qu'il s'emploie à retracer, est en effet d'un vide et d'un ennui insondables. L'auteur se contredit même : il écrit ailleurs que cet acte fondamentalement animal qu'est le sexe n'aurait aucun intérêt sans jeux, sans imagination et sans perversion, mais les jeux et les perversions qu'il met en scène, sodomie, usage de godemichet et quelques autres, sont d'une totale banalité. L'auteur souligne aussi que la complaisance, la distance, le clin d'œil et la gaudriole sont les ennemis de la pornographie, mais le fait est que La Pharmacienne y recourt, souvent.

Esparbec a raison. La survalorisation du style, la prise de distance avec son sujet, l'art pour l'art, sont des échappatoires. Ce sont des paravents, des cache-misères, usés par ceux qui n'ont au fond pas grand-chose à dire. Mais sa doctrine a la même fonction. Son principe, la glorification du porno contre l'érotisme, est peut-être la même excuse, le même prétexte à la paresse intellectuelle, que les effets de style superflus qu'il dénonce chez les autres.

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