17oct. 2015

JACQUES HEERS - Le Moyen-âge, une Imposture

On le sait maintenant : la noirceur des temps médiévaux a été exagérée. Leur réputation exécrable n'est pas totalement justifiée. Le Moyen-âge, en fait, n'a sans doute pas été l'époque de violence et d'abus que l'on a dépeinte ; en tout cas pas seulement, pas tout à fait, et pas plus que les autres. De nombreux historiens se sont employés, dans les dernières décennies, à dissiper ou à nuancer cette légende noire, à prouver que cette phase de l'Histoire a été autre chose qu'une longue nuit. Et Jacques Heers, a été l'un d'entre eux. Il est même allé bien plus loin que tout autre, dans ce livre, Le Moyen-âge, une Imposture, une charge violente et passionnée contre les clichés et les erreurs qui ont pollué l'étude et la représentation de cette époque. "Tout est à revoir, tout est faux", ne cesse-t-il de répéter, tout au long de cet exposé passionné.

JACQUES HEERS - Le Moyen-âge, une Imposture

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L'historien n'y va pas avec le dos de la cuillère. Il ne se contente pas de contester telle idée reçue, ou tel stéréotype. Il commence, d'entrée, par affirmer que le Moyen-âge n'a pas existé. Il rappelle qu'il n'est qu'une commodité historiographique, une convention, reposant sur un découpage pratique mais arbitraire de l'Histoire. Au fond rien n'unit vraiment les 10 siècles que cette période recouvre. L'homme du Haut Moyen-âge est plus proche de celui de l'Antiquité, que de celui du Moyen-âge tardif ; lequel n'est sans doute pas très différent de celui de la Renaissance. Considérer cette longue période comme un tout, reposant sur des structures politiques, culturelles et socio-économiques spécifiques et uniques, qui la distinguerait radicalement des autres moments de l'histoire, est totalement déraisonnable et infondé.

L'historien s'en prend ensuite aux sources du mal, cherchant dans le passé les origines de la légende noire du Moyen-âge. Et il désigne plusieurs coupables : les auteurs de la pré-Renaissance, qui ont exalté l'Antiquité dans un objectif politique, celui de pousser l'avantage de Rome et de la papauté, dans la compétition sauvage à laquelle se sont longtemps livrées les villes italiennes ; les centralisateurs français, autant monarchistes que républicains, qui ont cherché à discréditer l'agencement complexe des intérêts et des féodalités qui s'opposaient à la consolidation d'un Etat fort et autoritaire ; les postrévolutionnaires, qui ont voulu consolider leur puissance, et instaurer un nouvel ordre, en jetant l'opprobre sur celui d'avant ; les marxistes, qui ont cherché à plier les faits à leur interprétation de l'histoire, laquelle se résumait selon eux à une succession de systèmes socio-économiques distincts.

Revenant aux sources, épluchant les divers écrits ou manuels portant sur le Moyen-âge, diffusés autrefois (ou même encore à notre époque), Jacques Heers montre comment ces gens ont brodé, comment ils ont forcé le trait, et n'ont retenu que les documents, les faits et les témoignages qui servaient leurs projets politiques ou qui se conformaient à leur vision préétablie du monde. Il dénonce de véritables actions de propagande contre le Moyen-âge, comme celle entreprise par l'école laïque aux grandes heures de la Troisième République. Il décèle les malhonnêtetés, les préjugés, les idées préconçues, les autocensures et les erreurs jamais corrigées, qui ensemble ont faussé le regard sur le monde médiéval, chez les historiens comme auprès du public.

Il faut avouer et admettre que la "création" historique ressortit d'un processus complexe, soumis à nombre d'aléas et d'influences. Elle s'affirme rarement libre mais au contraire marquée par le "climat" politique et social, par les curiosités et les préoccupations du temps, ou, parfois, outrageusement volontariste au service d'une idéologie, d'une cause supportée avec l'enthousiasme des néophytes, ou encore, la "roublardise" des séducteurs professionnels de la pensée (p. 326).

Jacques Heers, cependant, ne fait pas que dénoncer. Il démontre, aussi. Dans la dernière partie de son ouvrage, il s'attaque à chaque grand cliché, qui domine encore la vision collective sur le Moyen-âge. Le système féodal avec le seigneur qui règne sur ses serfs et son village ? Un modèle parmi d'autres, dans ce temps médiéval très divers, où le noble était avant tout, bien souvent, un administrateur plutôt qu'un petit dictateur porté sur les jeux guerriers. Les campagnes considérées comme arriérés, alors que le monde libéral commençait à naître dans les villes ? Au contraire, il y a eu très tôt des signes avant-coureurs du capitalisme dans les territoires ruraux. Et dans les espaces urbains, au contraire, l'arbitraire et la violence régnaient plus souvent que la liberté. L'Eglise intolérante et fanatique, qui pourchassait et persécutait toutes sortes d'hérétiques ? Bien souvent, en fait, la religion n'était qu'un prétexte, au service d'intérêts politiques et séculiers, comme dans la lutte contre les Cathares. L'usure comme un interdit radical, réservé aux seuls Juifs ? On a voulu le faire croire, mais bien des Chrétiens s'y sont livrés, et les Juifs ou Lombards associés à la profession de banquier ne servaient souvent que d'intermédiaires, à une population qui savait jouer le jeu du prêt et de l'intérêt.

Heers nous alerte aussi sur un travers, l'interprétation de documents d'une autre époque avec le regard d'aujourd'hui. On a beaucoup critiqué, par exemple, le poids fiscal qui pesait sur les gens du peuple au Moyen-âge. Mais on a oublié qu'il n'existait alors pas d'Etat centralisé bureaucratique et efficace, véritablement en mesure de percevoir les impôts. Au contraire, la multiplication des taxes soulignait plutôt leur inefficacité. Les contribuables de l'époque trouvant maints et maints expédients pour ne pas les régler, les autorités cherchaient sans cesse de nouvelles raisons de les ponctionner.

Cette pression fiscale, l'auteur la compare à celle de notre époque, également complexe et multiple, faite aussi de toutes sortes d'impôts et de péages, et pourtant grosso modo acceptée. Il en fait de même quand il parle de l'usure, de ces gens capables de s'endetter de manière déraisonnable, et de ces banquiers sans scrupule, pour lesquels tout est bon, tant qu'on fait fructifier son argent. Il le fait une nouvelle fois, quand il dresse un parallèle entre le culte des reliques, et ces gens capables de dépenser des sommes déraisonnables pour récupérer les biens de telle ou telle star du sport ou de la musique. Sommes-nous sûrs, au fond, que tous ces folies que l'on reproche au Moyen-âge, n'existent pas encore aujourd'hui, sous une autre forme ?

L'exposé de Jacques Heers est d'autant plus plaisant à lire, que l'historien le partage avec force, passion et conviction. Il semble livrer ici le combat de sa vie, et son texte n'est donc jamais ni terne, ni aride. Cela serait même d'ailleurs, peut-être, la limite du livre. Souvent, l'auteur prend le ton péremptoire qu'il reproche à ses adversaires. Il accuse ces derniers d'avoir pris dans la documentation historique les faits qui arrangeaient leurs présupposés idéologiques, mais lui aussi s'engage dans la citation d'événements dont on ignore jusqu'à quel degré ils ont été significatifs. Aussi, pour réhabiliter les campagnes contre les villes, il dresse de ces dernières un portrait où se retrouvent toutes les horreurs et sauvageries dont on a accusé le Moyen-âge. Pour un peu, il en irait ici à l'encontre de sa propre thèse.

Une lecture de la fiche biographique de Jacques Heers, sur Wikipedia, nous apprend qu'il était un habitué de Radio Courtoisie, ce qui n'est pas surprenant au vu de ses charges contre la propagande républicaine ou contre les marxistes. Ne nous lançons pas dans une chasse aux sorcières : rien ne dit que l'auteur, désormais décédé, ait partagé tout le corpus idéologique de la radio réactionnaire. Et quand bien même cela aurait été le cas, ce corpus a droit de cité, il a sa pierre à apporter au débat public. Seulement, puisque Jacques Heers lui-même nous rappelle dans son livre que l'histoire n'est jamais neutre, qu'elle dépend des présupposés idéologiques et des fins propagandistes des gens qui l'écrivent, il ne sera pas interdit, sans rien renier de ses apports et de ses éclairages, de s'interroger sur les siens propres.

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