07nov. 2015

POUL ANDERSON - The High Crusade (Les Croisés du Cosmos)

Si Poul Anderson a été précurseur en une chose, en matière de science-fiction, c'est par sa passion pour l'Histoire. Il l'a illustrée bien sûr dans sa série la plus célèbre, la Patrouille du Temps, ainsi que par des romans historiques. Mais on la retrouve ailleurs, comme dans ce livre savoureux qu'est The High Crusade, considéré par certains comme un classique du genre, ainsi que dans cette suite qu'est la courte nouvelle "Quest". Le début de l'intrigue a pourtant tout de la tarte à la crème : des extra-terrestres hostiles débarquent sur la Terre, dans le but de se l'approprier, et de réduire en esclavage sa population. Mais ce qui va tout changer, comparé aux histoires de ce type, c'est que celle-ci survient au XIVème siècle, en pleine Angleterre médiévale.

POUL ANDERSON - The High Crusade

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Bardés d'armes et autres joujoux de haute technologie, et habitués à terroriser des civilisations bien inférieures à la leur, ne serait-ce que par leur apparence, les Wersgorix (c'est le nom de ces aliens, qui ne sont pas ici des petits hommes verts, mais de grandes créatures bleues), vont se trouver bien dépourvus quand les chevaliers du coin vont se rebiffer, qu'ils vont les massacrer à grands coups d'épées et qu'ils vont s'emparer de leurs engins. Se lançant dans l'espace, ils vont alors, quasiment à leur corps défendant (ils auront perdu trace du chemin de retour sur Terre), se lancer dans la conquête de l'empire intersidéral de ceux qui avaient d'abord cherché à les asservir.

Raconté ainsi, The High Crusade ressemble à une vaste blague, et encore plus quand on l'approche via son titre français, le très mal traduit Les Croisés du Cosmos (et pourquoi pas les Zinzins de l'Espace, tant qu'on y est ?). Et de fait, la dimension humoristique est bel et bien là. Poul Anderson ne manque pas d'exploiter le potentiel comique offert par ce choc improbable des civilisations, et plus encore par la déconvenue de Wersgorix imbus de leur supériorité. C'est aussi cette veine loufoque qui a été explorée, quand des réalisateurs allemands se sont lancés en 1994 dans une adaptation filmée. Mais The High Crusade est beaucoup plus que le pendant intergalactique des Visiteurs. Il est, avant tout, un exposé sur l'un des thèmes récurrents dans l'œuvre de Poul Anderson : la sous-estimation funeste, par les sociétés qui sont technologiquement les plus avancées, de celles qui le sont moins.

Le livre est une démonstration par l'exemple que ce préjugé est infondé. En dépit de leur nombre et de leur armement sophistiqué, les Wersgorix vont découvrir à leurs dépends qu'ils n'étaient pas supérieurs à ces gueux à cheval et armés d'armes blanches, qu'ils ont découvert sur Terre. Et que c'était ces derniers qui, en fait, avaient plusieurs longueurs d'avance sur eux.

D'abord, ces croisés d'un genre particulier ont la foi. Même si elle sera ébranlée à plusieurs reprises, et que la découverte d'autres mondes les lancera dans des débats théologiques ardus (Les Wersgorix ont-ils une âme ? Où se situent-ils dans la hiérarchie des espèces ?), elle leur apportera une audace et une confiance sans équivalent, et les textes bibliques pourront toujours être interprétés dans un sens qui s'accommode de leurs découvertes. Bientôt, leur présence inopinée dans l'espace sera interprétée comme un dessein divin, et non plus comme un concours de circonstances. Ils se sentiront donc investis d'une mission : convertir toute la galaxie à la vraie foi.

Ensuite, paradoxalement, leur retard technologique leur apporte une avance dans tous les autres domaines. Venant d'une Europe médiévale où tous sont en conflit contre tous, ils sont rompus à l'art de la guerre, et font preuve d'une souplesse tactique dont les Wersgorix sont incapables, habitués qu'ils sont à vivre dans une paix factice. Ressortissants d'un empire centralisé, ces derniers ignorent les arcanes de la politique, alors que les Terriens sauront organiser un jeu d'alliance astucieux avec les peuples dominés ou réduits en esclavage par leurs ennemis. Ceux-ci, endormis par un monde stable et dans le confort de la technologie, ne feront pas preuve de la même inventivité. Qui plus est leur technologie, puissante et ergonomique, saura être utilisée contre eux par les chevaliers anglais, qui n'auront pas d'état d'âme quand il faudra les assommer à grands coups de bombes atomiques, ou recourir à la torture.

… the star-folk are like children.

And why? Well, on Earth, there's been many nations and lords for many centuries, all at odds with each other, under a feudal system nigh too complicated to remember. Why've we fought so many wars in France? Because the Duke of Anjou was on the one hand the sovereign king of England and on the other hand a Frenchman! Think you what that led to; and yet 'tis really a minor example. On our Earth, we've perforce learned all the knavery there is to know (pp. 167-68).

… les gens des étoiles sont comme des enfants.

Et pourquoi ? Eh bien, sur Terre, il y a eu de nombreuses nations et de nombreux seigneurs pendant de nombreux siècles, tous en conflit les uns avec les autres, sous un système féodal bien trop compliqué pour qu'on s'en souvienne. Pourquoi avons-nous mené tant de guerres en France ? Parce que le Duc d'Anjou était d'une part le roi souverain de l'Angleterre, et d'autre part un Français ! Pensez à quoi ça nous a menés ; et ce n'est qu'un petit exemple. Sur notre Terre, nous avons appris par la force des choses toutes les combines qu'il nous fallait connaître.

Ces mots sont de Roger de Tourneville, l'homme à la tête de l'expédition. Ce baron anglais est lui-même dernière raison du succès des croisés. Il est qui manque cruellement aux Wersgorix : un vrai chef, visionnaire, capable d'inspirer la confiance à ses soldats. A plusieurs reprises, alors qu'il est lui-même aux prises avec le désespoir, constatant avoir mis les pieds dans un monde trop dangereux pour lui, on le verra stimuler et encourager ses hommes. Face à ses ennemis venus de l'espace, il saura faire preuve d'une détermination sans faille, pratiquer le bluff, prendre les risques qu'il faut, pour enfin parvenir à ses fins. Toutefois, afin que son portrait soit plus humain, Poul Anderson aura pris le soin de le montrer moins heureux en amour qu'au combat, complexifiant ainsi l'intrigue, et injectant chez les croisés ce soupçon de dissensions internes, qui sera en fait la seule vraie menace pour eux.

La supériorité technologique n'est pas la supériorité. Voici donc le message que nous transmettait Anderson avec The High Crusade, lequel rejoignait, comme l'avait souligné à juste titre l'anthologiste Jacques Goimard, les enseignements professés à la même époque par un Claude Lévi-Strauss. C'est aussi la même constatation, la faiblesse des civilisations avancées, que faisait quelqu'un comme Lovecraft dans son œuvre, comme le soulignait le très bon essai que Michel Houellebecq lui avait consacré. Qu'on en tire une idéologie humaniste, comme Lévi-Strauss (respectons les autres civilisations, car elles ne nous sont pas inférieures), fascisante, comme Lovecraft (craignons les autres peuples, car ils pourraient nous être supérieurs), ou que l'on ait un point de vue plus neutre, comme Poul Anderson, c'est toujours le même constat : le paternalisme colonial de l'Occident était totalement infondé.

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