07mar. 2016

JOE ABERCROMBIE - Half the World (La Moitié d'un Monde)

Le génie de l'auteur de Harry Potter (ou plus exactement, l'une des nombreuses manifestations de son génie), a été de se conformer, à travers les épisodes de la série, au vieillissement de son héros, et d'accompagner ainsi celui de ses lecteurs. A mesure que l'intrigue progressait, elle devenait plus complexe, plus sombre et plus cruelle. J. K. Rowling a fait de son œuvre, en quelque sorte, un roman d'apprentissage total. Cette logique, un autre écrivain britannique, Joe Abercrombie, l'applique à sa dernière trilogie, The Shattered See. Clairement, il a voulu la destiner à un public d'adolescents, à l'inverse de la série très adulte The First Law, qui en a fait une valeur montante de la fantasy. Cependant, dès la fin du premier livre, Half a King, on retrouvait certains traits, plus cyniques et ambigus, du vieil Abercombie. Et ils sont encore plus visibles dans le second volume de la saga, Half the World.

JOE ABERCROMBIE – Half the World

Harper Voyager / Bragelonne :: 2015 :: joeabercrombie.com
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Celui-ci demeure pourtant, pour l'essentiel, un livre destiné aux plus jeunes. Il prend encore la forme d'un roman d'apprentissage. Comme son prédécesseur, il nous parle d'un voyage qui forme la jeunesse, de longues pérégrinations ardues, à bord d'un bateau, qui vont faire entrer les héros dans l'âge adulte, au terme de rites initiatiques et d'épreuves difficiles. La seule différence, c'est que le périple devient cette fois une véritable Odyssée. C'est que la scène s'élargit, et qu'elle s'étend désormais, comme le titre du livre l'indique, à la moitié du monde, que les personnages vont traverser de part en part en quête de précieuses alliances politiques. L'intrigue s'élargit aussi dans le temps puisque, pour le lecteur, les indices se multiplient, qui permettent d'en savoir un peu plus sur le passé du monde où ces gens évoluent, et de comprendre qu'il n'est peut-être pas si exotique qu'il semblait à premier abord.

L'autre grande différence, c'est que ce livre met en scène deux héros au lieu d'un, deux apprentis guerriers aux profils contraires mais complémentaires : Brand, un brave garçon débonnaire qui ignore ses nombreuses qualités ; et Thorn, une jeune femme revêche, possédée par le démon du combat. Comme pour le volume précédent, l'histoire nous est racontée en vue subjective, via le regard des personnages principaux. Mais avec ces deux visions concurrentes, le récit devient plus subtil. Chacun interprète en effet les événements selon ses perspectives propres, lesquelles sont bien sûr distinctes. Et pour corser le tout, il s'avère que Brand et Thorn, qui affichent tour à tour méfiance, hostilité ou indifférence envers l'autre, sont en fait secrètement amoureux l'un de l'autre. Ce mode narratif permet à Abercrombie, psychologue de formation, d'illustrer l'un de ses thèmes de prédilection : les inévitables écarts et distorsions de perception que les gens ont toujours, les uns envers les autres.

Ces écarts sont illustrés aussi par la présence, dans un second rôle important, du héros de Half a King, le Prince Yarvi, devenu depuis le Père Yarvi, ministre du roi de Gettland. Quelques années plus tard, et sous le regard de gens encore moins âgés que lui, le jeune handicapé malingre et gauche pour lequel on avait frissonné, devient un individu d'apparence bienveillante, mais inquiétant, calculateur, machiavélique et manipulateur. Les gens ne sont jamais ce que l'on croit, leurs personnalités sont cachées en profondeur, et ils peuvent montrer plusieurs facettes. Ils ne sont ni jamais totalement bons, ni complètement mauvais. Telle est la morale d'absolument tous les livres d'Abercrombie, et celui ne fait pas exception. Elle est d'ailleurs énoncée noir sur blanc dans le roman, au moment où Thorn, au terme de son long voyage, s'aperçoit que la mère qu'elle méprisait lui avait en fait cruellement manquée :

Maybe her father hadn't been quite the hero she reckoned him. Maybe her mother wasn't quite the villain either. Maybe no one's all one or all the other.

Peut-être son père n'avait-il jamais été le héros qu'elle croyait. Peut-être que sa mère n'avait pas été la méchante non plus. Peut-être que personne n'est au fond ni l'un, ni l'autre.

A travers les jeux complexes entre ses divers personnages, on retrouve dans Half the World un peu plus de l'Abercrombie tortueux de The First Law. Il en est de même avec l'intrigue, dont le dénouement est moins prévisible qu'elle ne l'était avec Half a King, même si on reste dans ce registre adolescent où les héros, grosso modo, gagnent toujours à la fin. Même chose enfin avec les scènes d'actions, qui retrouvent de la précision clinique avec laquelle l'auteur a coutume de dépeindre la violence et la cruauté des combats. Rien de cela n'est plus original, ni ne renouvelle l'œuvre d'Abercrombie. Rien ne dépasse les meilleurs moments de la trilogie The First Law, ni de ses trois spin-off'. Mais le fan y retrouvera quelques saveurs familières. Et surtout, il pourra recommander The Shattered Sea aux plus jeunes, et en faire une porte d'entrée vers les récits les plus vicieux de l'œuvre de l'écrivain anglais.

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