19août 2016

MARK LAWRENCE - Prince of Thorns (Le Prince Ecorché)

Depuis une trentaine d'années, la fantasy s'escrime à s'émanciper de l'image manichéenne dont elle a longtemps souffert. Peu à peu, elle a opté pour un ton pessimiste et mis en scène des personnages ambigus, à même de recourir à la violence et de mettre leur conscience en sourdine. Les romans de Glen Cook, de George R. R. Martin ou de Joe Abercrombie nous enseignent que le Bien et le Mal sont des notions relatives, que tout est affaire de perception. que l'angélisme ne mène à rien, et que la complexité du monde oblige les meilleurs à accepter des compromis avec la morale. Mais rarement leurs héros (ou antihéros, selon), ont été franchement mauvais. Mark Lawrence, lui, a choisi cependant de franchir cette ligne, et de faire du jeune prince Honorius Jorg Ancrath un personnage intrinsèquement maléfique.

MARK LAWRENCE - Prince of Thorns

Ace Books / Milady :: 2011
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Le premier chapitre donne tout de suite le ton. On y voit une bande de brigands piller sans raison un village de paysans, massacrer tous ses habitants, éviscérer un vieil homme, puis violer et assassiner ses filles. Ambiance, ambiance… A la tête de cette joyeuse confrérie de ruffians, tous plus sales, bêtes et méchants les uns que les autres, un jeune homme irascible d'à peine 14 ans. On apprendra plus tard que ce dernier est devenu le chef de ces brutes en se montrant encore plus sauvage, impitoyable et cruel qu'eux. Il a, par exemple, entre beaucoup d'autres méfaits dont tous ne sont pas détaillés, torturé gratuitement un évêque en lui enfonçant de longs clous dans la tête. Et, au fil de l'histoire qui nous est contée, il commettra bien pire encore. Abandon des siens, massacre de masse, et même cannibalisme, tout est bon pour le prince Jorg, qui nous expose ainsi sa philosophie :

There is no evil (…) There is the love of things, power, comfort, sex, and there's what men are willing to do to satisfy those lusts (p. 212)

Le mal n'existe pas (…). Ce qu'il y a, c'est l'amour pour des choses, pour le pouvoir, le confort, le sexe, et ce que les gens sont prêts à faire pour satisfaire ces envies.

Cette exploration du Mal absolu, c'est le principal attrait du premier volet de la trilogie du Broken Empire. Si on met de côté cet aspect, Prince of Thorns raconte une histoire plutôt banale : celle d'un jeune prince dont on a massacré la famille, et qui, à l'aide de compagnons de fortune, va chercher à se venger et à recouvrer le trône qui lui revient, et découvrir en route les forces obscures qui cherchent à contrôler son destin. On frôle même la fantasy de série Z avec le cadre qui nous est proposé : une Europe post-apocalyptique, retournée aux temps médiévaux, où la magie est présente et où des radiations nucléaires ont muté certains humains en créatures surnaturelles. Enfin, marque de notre époque (même les auteurs de fantasy les plus subtils, Abercrombie par exemple, y recourent), Mark Lawrence joue des thèmes conspirationnistes, mettant en scène un petit groupe de mages illuminatis qui jouent des rois comme de marionnettes, et se disputent en coulisse la domination du monde.

Pas d'intrigue sensationnelle dans Prince of Thorns. Pas de monde fouillé, pas de système de magie travaillé. Mais juste un personnage, Jorg, qui les pervertit. Il est la principale attraction de ce livre, qui nous livre par son biais une autopsie du Diable. Le jeune prince est ce dernier, il est le Malin. Il refuse, au bord de la mort, la voie du pardon et de la rédemption qui lui est offerte par un ange. Ce dernier d'ailleurs, tout comme un prêtre rencontré plus tôt dans l'histoire, le compare à Lucifer. Et Lucifer, nous dit Mark Lawrence, ne saurait être un être sain et équilibré : il est un psychopathe. Jorg peut être rationnel. Il pense vite et bien, il intrigue dans le but de s'emparer du pouvoir absolu, mais il est instable, et prompt à prendre des décisions intempestives. Il est guidé autant par ses envies et ses instincts, que par ses calculs machiavéliques.

A l'origine du monstre qu'est Jorg Ancrath, il y a la douleur et la culpabilité. La douleur d'avoir vu, à neuf ans, sa mère violée puis tuée sous ses yeux, et son petit frère se faire éclater le crâne ; et la culpabilité de ne pas leur avoir porté secours, caché dans un buisson de bruyère, et retenu par ses épines. A cela, s'ajoute une autre blessure : la froideur d'un père qui refuse de venger ce terrible forfait, et qui finira par renier son fils. Après ces épisodes fondateurs, Jorg voudra être celui qui fait le mal, plutôt que celui qui le subit. Pour ne plus jamais souffrir autant que dans son buisson, il s'interdit l'amitié, il combat l'attachement, par exemple celui qu'il a pour le Nuban, le seul homme noir de sa bande de brigands, le seul à avoir une conscience. Il heurte volontairement quiconque lui démontre un début d'amitié. En réponse à sa lâcheté d'autrefois, il décide aussi de ne plus avoir peur, et il ne se cache plus de ses ennemis. Il affronte le danger en face, avec une témérité qui désarçonne ses adversaires.

En nous relatant les méfaits de Jorg, avec aussi la jolie galerie de portraits de ses compagnons criminels, Prince of Thorns ne nous parle pas seulement des actions du Malin. Il ne se contente pas de flatter nos bas instincts, et de jouer sur la sympathie naturelle que nous avons tous pour les grands méchants, plutôt que pour les gentils immaculés. Non, il va un peu plus loin que cela. Il nous décrit en fait la naissance du Diable, il nous raconte la genèse du Mal.

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