23sept. 2016

MICHEL ROQUEBERT - Histoire des Cathares

Dans la France actuelle, ici ou là, se manifeste souvent le besoin de recréer des identités régionales, de réanimer des sentiments d'appartenance mis à mal par deux siècles et plus de jacobinisme. Dans le Sud du pays, dans les frontières (peu ou prou) de la nouvelle région d'Occitanie, cela se traduit en partie par une redécouverte du passé cathare. Hérétique au regard du clergé papal, cette religion du Moyen-âge a beau avoir été éradiquée, les ruines de ses forteresses sont devenues un lieu de tourisme, et elle suscite l'intérêt de moult contemporains. Cet intérêt est nourri par ce besoin de racines, mais aussi, parfois, par une défiance envers Paris et le Nord, d'où vinrent les persécuteurs, ainsi que par un fort anticléricalisme, par l'hostilité envers un catholicisme dont les pires travers ont été incarnés par une institution qui, précisément, naquit et s'épanouit en tourmentant les Cathares : l'Inquisition.

MICHEL ROQUEBERT - Histoire des Cathares

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L'identité des bourreaux du catharisme suscite même des débats passionnés. Si la répression des Cathares est de nos jours, à l'heure de la liberté de religion, considérée unanimement comme un épisode noir, les historiens, tout comme les passionnés, ne s'accordent pas toujours sur la responsabilité de la répression. La discussion est souvent idéologique, comme dans le cas de l'historien Jacques Heers. Dans le cadre de sa grande croisade personnelle, la réhabilitation du Moyen-âge, ce dernier avait voulu dédouaner l'Eglise, attribuant la faute principale à l'avidité de la couronne de France, laquelle aurait trouvé dans l'hérésie un prétexte pour s'arroger une fois pour toutes les territoires occitans (ce qu'elle finira par faire). Cette thèse permet de faire d'une pierre deux coups : d'une part, elle lave le catholicisme de l'une de ses plus grandes fautes ; de l'autre, elle dénonce la rapacité du pouvoir central français. Une telle lecture, en fait, apporte de l'eau au moulin à une certaine pensée réactionnaire, à la fois pro-chrétienne et anticentralisatrice.

A lire Michel Roquebert, on constate cependant qu'elle n'est pas forcément fondée. Cet autre historien, dont le Catharisme est la spécialité, livre une interprétation plus nuancée des motifs de la Croisade des Albigeois, cette opération armée du début du XIIIème siècle, par laquelle allait commencer la répression des Cathares, ainsi que la mainmise du pouvoir royal sur le Sud de la France. Si les arrière-pensées politiques n'étaient pas tout à fait absentes, chez des Croisés venus du Nord qui allaient y trouver une occasion de s'arroger des terres, sa motivation est, à l'origine, essentiellement religieuse. La concurrence entre christianisme et catharisme est d'abord le problème de la papauté, dont elle sape l'autorité. C'est celle-ci, représentée par Innocent III, qui lance les hostilités militaires. A son grand dam, le roi de France, lui, fera la sourde oreille. Engagé dans des luttes avec les Anglais, Philippe Auguste voit peu d'intérêt à s'engager sur un autre front. Il faudra attendre le couronnement de son fils, Louis VIII, pour que la royauté daigne intervenir.

A moins de prêter à Philippe Auguste un plan secret machiavélique à très longue échéance, les gains territoriaux de la France auront été relativement opportunistes. Pour l'essentiel dans cette affaire, malgré les fréquents atermoiements des papes, la religion a bel et bien été le fer de lance. La démonstration de Michel Roquebert est d'autant plus convaincante qu'elle est documentée ; très, très documentée. Cette Histoire des Cathares, en effet, est une somme, et elle traduit les trente années que l'historien a consacrées au sujet. Elle a beau n'être en quelque sorte qu'une version écourtée de l'œuvre de sa vie, une Épopée Cathare en 5 volumes et 3000 pages, elle reste extrêmement détaillée. Il est même étonnant, commercialement parlant qu'un livre aussi précis, et par moments aride, ait fait l'objet d'une édition de poche.

Guillaume Prunel était originaire de Saint-Paul-Cap-de-Joux, entre Castres et Lavaur. Dix ans durant, de 1258 à 1268, il avait été particulièrement actif avec son sôci Bonnet de Saintes dans le Lauragais oriental où, au Touzeilles, près de Puylaurens, la famille de Grazide de Saint-Michel, chez qui sa sœur était servante, offrait un refuge sûr – du moins jusqu'à l'arrestation de Grazide. D'un premier voyage en Italie, Prunel revint au printemps 1272 avec le parfait Bernard de Tilhols et tous deux trouvèrent asile non loin de Puylaurens, tantôt dans la cave des frères Huc à Roquevidal, tantôt au mas des Delpech à Prades (…). On voit des croyants leur apporter des anguilles, du froment, du pâté de poisson, des fouaces, une fois "une surtunique et un capuchon de serge bleue avec de la fourrure blanche" et de l'argent à faire parvenir aux exilés de Lombardie.

Voici donc un paragraphe de cette Histoire des Cathares, quasiment choisi au hasard, et qui donne un aperçu du niveau très fin où descend Roquebert, quand il retrace la grande histoire des Albigeois. Avec lui nous allons savoir, précisément, où ces gens vivaient (ou se cachaient), ce qu'ils mangeaient, de quoi ils s'habillaient. Leur épopée (pour reprendre le titre de l'ouvrage original), est toutefois retracée aussi dans ses grandeurs, à travers ses trois phases : l'implantation du catharisme en pays occitan, ses origines (qui n'ont rien à voir avec le manichéisme, comme l'ont laissé penser les similitudes entre les deux religions, ainsi que la propagande de l'Eglise), ses croyances, sa société ; puis la Croisade contre les Albigeois, qui se destinait à supprimer par la guerre cette hérésie ; et enfin l'Inquisition, qui acheva le travail.

Cet ouvrage de Roquebert est long, ardu, voire ingrat. Mais c'est ce qu'il y a de plus solide et de plus étayé pour comprendre, sans biais ni simplification idéologique, ce qui a animé un des épisodes importants du Moyen-âge. L'un de ceux, aussi, qui trouvent de nos jours l'une des plus grandes résonances.

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