07août 2017

GLEN COOK - Soldiers Live (Soldats de Pierre)

Pour le dernier volet à ce jour consacré aux aventures de la Black Company, Glen Cook revenait aux sources. A présent qu'il n'était plus captif, maintenant aussi qu'il était délivré de ses obligations de capitaine, Croaker, le personnage principal de la série, reprenait dans ses vieux jours son travail d'annaliste. Dans Soldiers Live, il était celui qui, à nouveau, nous contait les péripéties traversées par sa compagnie de mercenaires. Et par ce biais, on retrouvait un peu de l'élan qui avait animé les premiers volumes de la série, et qui s'était quelque peu essoufflé avec son troisième et dernier cycle, les Books of the Glittering Stone. Le style du vieux médecin, en effet, est plus rapide que ceux de Murgen et de Sleepy, ses successeurs. Avec lui, l'action occupe à nouveau le centre du récit, mais elle est décrite à grands traits, sans qu'on s'attarde sur ses détails les plus triviaux. On retrouve, avec lui, cette ironie toute militaire, parfois teintée d'humour noir, qui était déjà à l’œuvre dans les premiers livres, et qui est un moyen pour le soldat de dédramatiser les épreuves qu'il traverse, de parler avec distance des pertes et de la violence insoutenables qu'il subit.

GLEN COOK - Soldiers Live

TOR Fantasy / J'ai Lu :: 2000 / 2004
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Car des pertes et de la violence, Soldiers Live en connaît. C'est même l'hécatombe, dans ce dernier volume de la Black Company. Si cette saga avait eu la fâcheuse habitude de jouer trop souvent des fausses morts, de mettre en scène trop systématiquement des héros revenus d'outre-tombe, elle fait cette fois le ménage. Presque tous les protagonistes, certains présents dès le tout début de la saga et d'autres devenus plus récemment des héros de premier plan, sont balayés sans avertissement ni ménagement, à l'occasion de batailles dantesques, de vengeances froides et de débauches de magie. Tous ou presque y passent, les amis comme les ennemis de Croaker (lesquels sont parfois les mêmes), l'abandonnant à ses souvenirs de vétéran.

Soldiers live, and wonder why.

Les soldats vivent, et se demandent pourquoi.

Telle est la phrase clé qui ne cesse de revenir tout au long du livre, et qui lui donne son titre. Elle annonce aussi son thème principal : la culpabilité du survivant. Tout au long de son récit, en effet, un Croaker vieillissant et diminué ne cesse de s'interroger sur la raison de sa survie. Il questionne les grands choix de sa vie. Il pleure ses amis tombés sur le champ de bataille, ou ailleurs. Nostalgique, décalé, il peine à trouver sa place dans une Black Company renouvelée, qui n'a plus rien de commun avec celle qui l'avait accueilli autrefois en son sein. Il pense à sa postérité, pourchassant la fille qu'on lui avait enlevée, et en adoptant deux autres sur la route. Il s'inquiète pour sa femme, qui suit la même pente déclinante, avec d'autant plus de vertige que, contrairement à lui, elle avait goûté en sa jeunesse au pouvoir absolu.

La caractéristique majeure du cycle de la Black Company, son grand apport à la fantasy, on le sait, est sa renonciation à tout manichéisme. Et là encore, par le biais de Croaker, Glen Cook revient à ses fondamentaux. On y voit ainsi quatre camps (la Compagnie, Soulcatcher, ses anciens généraux de la ville de Taglios et la secte de Kina) faire et défaire leurs alliances en fonction des circonstances. Ils poursuivent machinalement des guerres qui les dépassent, des conflits dont les raisons mêmes se sont égarées dans le temps, au milieu de civils à la mémoire courte et indifférent aux ambitions des puissants. A la fin, tous sont las du conflit, tous comprennent qu'ils ont au fond les mêmes aspirations, sans parvenir toutefois à casser la mécanique de la guerre. Même les affidés de Kina, qu'on pensait être les vrais méchants de la série, dévoilent en toute fin de parcours des convictions plus nobles qu'on ne le devinait.

Glen Cook place chaque camp en miroir de l'autre. C'est particulièrement le cas quand il nous fait part des états d'âme de Mogaba, tout à fait symétriques à ceux de Croaker. Les deux hommes, anciens camarades puis farouches ennemis (Mogaba, un soldat d'élite qui s'estimait plus apte à commander la Black Company que Croaker, avait fini par rejoindre ses ennemis afin de démontrer sa supériorité militaire), ont en effet tous les deux des remords et des regrets. Ils sont tentés de mettre fin à une vendetta qui a perdu de son sens dans leurs vieux jours. Mais la logique de violence aura le dernier mot.

Un parallélisme similaire existe entre les personnages de Lady et de Tobo. L'une, avant de se lier à Croaker, avait été l'ennemie de la Compagnie et la dirigeante redoutable d'un grand empire. Ayant désormais perdu l'essentiel de ses pouvoirs, elle se révèle une mère fragile, aimante et dépressive. L'autre, au contraire, membre depuis toujours de la fameuse armée de mercenaires, fils attachant et loyal d'un de ses membres les plus illustres, abandonne toute réserve en devenant un sorcier surpuissant, se livrant avec cruauté à une horrible vengeance. Par ces exemples, Glen Cook (ou Croaker, qu'importe), partage encore une vieille conviction : il nous dit à nouveau que personne n'est fondamentalement mauvais, mais que c'est le pouvoir qui corrompt.

En 2000, l'auteur terminait donc sa série par un retour aux fondamentaux. Et il faisait bien, ce livre étant le meilleur depuis longtemps de la Black Company. Malgré son très grand nombre de pages, en dépit aussi d'une intrigue erratique, faite d'événements sentant parfois l'improvisation (le revers de la posture réaliste et très terre-à-terre choisie par Glen Cook), ce volume était l'un de ses plus haletants. Il bénéficiait aussi d'un dénouement réussi, de l'une de ces fins heureuses, mais amères et mélancoliques, qui clôturent les meilleures sagas de fantasy. Sauf que, aux dernières nouvelles, cette fin n'en serait pas une, une suite étant annoncée (en même temps qu'une adaptation télévisée de la saga) en 2018, près de vingt ans après ce dernier volume.

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