15mar. 2014

ROBERT JORDAN & BRANDON SANDERSON - A Memory of Light

Ouf. Après plus de 10 000 pages, nous y sommes enfin. La grande épopée de Rand, Perrin, Mat et les autres, entamée au début de la décennie 90, a enfin pris fin en janvier 2013. Ce Titanic littéraire qu'a été La Roue du Temps, l'un des cycles de fantasy les plus ambitieux jamais écrits, a bien failli sombrer en route, à cause de nouveaux volumes sans cesse moins captivants, et surtout, du fait de la mort en 2007 de celui qui avait entrepris ce long voyage, Robert Jordan. Mais un autre auteur, Brandon Sanderson, a su finalement reprendre les commandes et conduire cet énorme paquebot bringuebalant à bon port.

ROBERT JORDAN & BRANDON SANDERSON - A Memory of Light

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Techniquement, le mérite de Sanderson est immense. Il a su clore en un tout cohérent un récit qui, au fil du temps, était devenu suprêmement complexe avec ses histoires à tiroir, ses dizaines d'intrigues parallèles et ses centaines de personnages. Toutes les énigmes qui étaient restées en suspend dans les livres précédents sont finalement résolues. Toutes les prophéties que Jordan avait égrainées dans son récit se sont réalisées, parfois de manière inattendue. Aucune question ne reste sans réponse. Chaque protagoniste trouve une place dans la bataille finale qu'on nous avait promise depuis le tout début de la série, sans que la narration ne s'égare ni ne se fragmente trop.

L'autre prouesse de Sanderson, c'est d'avoir redonné du rythme à une histoire qui s'était méchamment enlisée dès avant la mort de son auteur d'origine. Avec cet ultime volume fleuve de plus de 1000 pages, le continuateur de Jordan rompt avec la pratique de ce dernier, qui consistait à narrer chaque chapitre du point de vue d'un personnage unique. La technique demeure la même, mais cette fois, la perspective change tous les quatre ou cinq pages. Au sein d'une même partie, l'action nous est contée successivement du point de vue de plusieurs protagonistes, à toute vitesse, comme Robert Jordan lui-même ne l'avait fait, exceptionnellement, qu'à la toute fin de Winter's Heart, avec quelques pages parmi les plus prenantes de toute La Roue du Temps.

Grâce à cela, le récit demeure haletant, malgré sa taille démesurée, et cet invraisemblable chapitre long de 220 pages qui nous décrit l'Ultime Bataille, ou plutôt le cœur de celle-ci, confrontation totalement folle, apocalyptique et dantesque qu'on attendait depuis le commencement. Sanderson parvient à rendre ce dernier conflit grandiose, sans pour autant sombrer dans le pompeux et dans le cérémonieux. Sa conclusion, assez légère, sans célébration ampoulée ni pathos excessif, se montre même plutôt réussie.

Bref, Sanderson a simplifié le récit, il l'a rendu plus souple et plus digeste. C'est sa grande force, mais c'est aussi son défaut. Pour accomplir cela, il a dû évacuer rapidement des éléments qui, certes, complexifiaient l'intrigue, mais qui en étaient aussi les ressorts dramatiques. La folie de Rand et des Asha'man ? Il n'en est presque plus question : le héros a maintenant évacué toute trace d'ombre pour devenir une sorte de saint immaculé. La rivalité, certes incompréhensible, entre Nynaeve et Moiraine ? Maintenant, les deux Aes Sedai s'adorent et se font des bisous. La présence d'une troisième force, Padan Fain, sur le grand échiquier où s'affrontent Rand et Shai'Tan ? Elle intervient très peu, et elle est expédiée en deux temps trois mouvements.

Sanderson, en fait, a éliminé certains des éléments qui faisaient l'originalité de La Roue du Temps, il l'a transformée en saga de fantasy plus quelconque, il l'a banalisée. L'Ultime Bataille n'est, finalement, que cela : une bataille rangée, entre deux camps clairement délimités. Seul dénote l'affrontement parallèle entre Rand et Shai'Tan, pour l'essentiel une confrontation rhétorique sur le Bien, le Mal et le libre-arbitre. Mais ce n'est pas de la grande philosophie, et l'on y note encore, comme ailleurs dans La Roue du Temps, quelques resucées du Seigneur des Anneaux (dans la dénonciation du caractère totalitaire qui imprègne tout idéal, toute velléité d'absolu et de perfection).

Côté psychologie, ce n'est pas non plus la subtilité qui prime. Certes, celle-ci n'a jamais été le fort de Robert Jordan. Ses personnages ont souvent eu des raisonnements bizarres et des réactions peu crédibles. Mais avec Saunderson, ça devient plus simple encore. Fini les dissensions entre les personnages, tout du moins dans le camp de Rand. On n'est pas chez Disney, mais on s'en approche. Dans A Memory of Light, les Gentils sont dévoués, courageux, plein d'abnégation, animés par le sens du devoir et l'esprit de sacrifice. Et les Méchants sont égoïstes, aveuglés par le pouvoir, voire limite idiots (cf. la façon dont Alviarin se fait avoir par Androl Genhald).

Brandon Sanderson, donc, n'a pas tout à fait sublimé La Roue du Temps, il ne l'a pas transcendée. Il n'en a pas pris le risque, sans doute par crainte de trahir Robert Jordan. Il semble avoir opté pour la sécurité, privilégiant souvent les péripéties sur la tension dramatique, et précipitant cette longue épopée vers une happy end presque trop happy, pour le coup. Mais il a fait le job, il l'a très bien exécuté. Et celui-ci, amener à destination ce Titanic qui commençait à prendre l'eau de toute part, n'était pas une mince affaire, très loin de là.

ROBERT JORDAN & BRANDON SANDERSON - A Memory of Light

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