29nov. 2020

JEAN-PHILIPPE JAWORSKI - Même pas Mort

Jean-Philippe Jaworski bénéficie du privilège de ceux qui y sont arrivés. Après le succès de l'excellent Gagner la Guerre, et plus généralement celui de ses Récits du Vieux Royaume, il est devenu le chef de file de la fantasy à la française. Ce statut lui étant acquis, il a eu ensuite une grande latitude pour enchaîner sur une œuvre moins évidente, moins tributaire sans doute des exigences éditoriales et des attentes du public. Celle-ci, c'est la série des Rois du Monde, une trilogie (voire plus, ses parties ayant été segmentées en plusieurs livres), dont Même pas Mort aura été en 2013 le premier volume.

JEAN-PHILIPPE JAWORSKI - Même pas Mort

Dans celui-ci, on retrouve certes quelques-unes des caractéristiques de Gagner la Guerre : un style très littéraire, porté sur la richesse du vocabulaire, avec une profusion de mots rares, recherchés et anciens ; en contrepoint, des dialogues abrupts, où s'illustre souvent un style canaille, voire franchement grossier ; des personnages rudes et brutaux, aux passions très humaines ; des scènes tout aussi crues, imprégnées parfois de violence et de sexe ; un arrière-plan politique marqué, où clientèles et réseaux d'intérêts exercent une emprise sur les puissants. Néanmoins, le registre usité cette fois est distinct.

En soi, Même pas Mort reprend les routines de la fantasy. Il s'agit d'un roman d'apprentissage, qui relate la formation d'un héros. Ce personnage, Bellovèse, est un prince exilé. Tel un autre Simba, son père le roi a été assassiné par un oncle, Ambigat, qui gouverne désormais le monde connu. A un moment, il est envoyé à la mort, mais contre toute attente, il y survit (d'où le nom de ce tome). Et à l'âge adulte, après une suite d'heures heureuses, de voyages initiatiques et de dures épreuves, le temps est venu pour le garçon d'aller bravement affronter son oncle au cœur de son royaume. Cependant, ne comptez pas sur Jean-Philippe Jaworski pour raconter cette intrigue banale comme tant d'autres l'on fait avant lui. Le dénouement prend un tour inattendu, plutôt trivial, terre-à-terre, bien différent du festival pyrotechnique par lequel s'achèvent souvent les œuvres de fiction populaire anglo-saxonnes.

Encore plus que les livres précédents de Jaworski, celui-ci donne corps à l'idée d'une école de fantasy à la française, qui aurait ses traits propres. D'une part, c'est au cœur même de notre pays que l'action prend place. Le long de ce roman, on voit les protagonistes cheminer entre le Massif Central et l'Armorique, on les suit sur les cours de la Yèvre, du Cher et de la Loire. Toutefois, au temps où se déroule son récit, ces reliefs et ces rivières ne portaient pas encore ces noms. Le cadre, en effet, est le temps méconnu des Gaulois, celui d'avant la conquête romaine, quand le territoire était divisé en une multitude de peuples qui s'appelaient Arvernes, Turons, Lémovices, Séquanes, Eduens, Osismes, Carnutes, ou bien Bituriges, dont le nom, qui se traduit par "rois du monde", a servi justement à intituler cette nouvelle saga.

Pour bâtir son univers, Jaworski s'est abondamment documenté. Il est allé bien au-delà de l'histoire romaine de Tite-Live, où se trouve l'embryon de son histoire, celle des frères Bellovèse et Ségovèse. Ce ne sont pas simplement le nom des protagonistes et des lieux, qui sont gaulois. Il nous décrit aussi, et avec précision, le mode de vie en ce temps-là. Nous en apprenons beaucoup sur la société celte, sur ses rois, ses guerriers, ses druides, ses bardes et ses devins. Nous nous familiarisons avec des modes de vie, des croyances et des coutumes guerrières, qui ont rarement pris vie dans la fiction, en tout cas avec un tel détail, un tel souci de rétablir l'atmosphère de cette époque oubliée.

L'autre spécificité de Rois du Monde, parce que cette série s'appuie sur cette documentation, est qu'elle s'inscrit dans cette tendance qui consiste à brouiller les cartes entre la fantasy et le roman historique. Elle peut être soit l'un, soit l'autre, selon la façon dont on aborde les parties les plus fantasmagoriques du roman, celles où il est question de magie, d'êtres surnaturels, d'autres mondes et de voyages dans le temps, celles qui, par exemple, mettent en scène un dialogue entre le héros et la déesse Epona. Soit on les prend au pied de la lettre, comme les données réelles d'un monde alternatif imaginé par Jaworski. Soit, ce qui revient au même, on se souvient que ce récit est conjugué à la première personne par Bellovèse, un prince celte de son époque, qui interprète les événements qu'il traverse (rencontres étranges, délires provoqués par la fièvre, prophéties) à la lumière de ses croyances.

Cette vision subjective et déformée de faits, Jaworski la met en exergue quand le narrateur, Bellovèse lui-même, relate son enfance à son interlocuteur, dans un récit à plusieurs étages ou s'entremêlent les époques, dans une histoire où les flashbacks se multiplient et se répondent les uns aux autres. Le héros gaulois parle alors de ce pays qui l'a vu naître et qui l'a vu grandir, mais qui n'est plus vraiment le sien, de cette contrée dont il est nostalgique, mais dont il a à coup sûr déformé le souvenir, comme il le précise dans les paroles suivantes, qui parleront à tous les exilés et les déracinés.

Je sais donc que la terre où je suis né, où j'ai grandi, où je suis devenu Bellovèse, je sais que cette terre n'existe pas vraiment. C'est un monde un peu à côté, le produit d'une mémoire qui s'érode, de sens jadis aiguisés, maintenant fatigués. Mes racines ne sont guère plus solides que le rêve. Je sais que ma nostalgie est un mensonge. Mon pays d'enfance n'existe plus en ce monde : mais il m'attend, de l'autre côté, dans l'Île des Jeunes (p. 226).

Jaworski ne cherche pas seulement à nous présenter le cadre matériel du monde gaulois. Il pénètre son esprit, il rend compte de la mentalité des Celtes, de leur perspective sur le monde. Avec lui, on se retrouve dans un univers centré sur le foyer, sur le village et sur une petite communauté, qui ignore tout ou presque de ce qui l'entoure. Dans cet espace restreint, les marges et les endroits inhabités prennent tout de suite une dimension fantastique. La forêt est un terrain dangereux, habité par des créatures mythiques et maléfiques, où seuls les plus téméraires, tels que Bellovèse et Ségovèse quand ils sont enfants, osent s'aventurer. La mer, aussi, est un lieu hostile. Ses îles sont habitées par des prophétesses inquiétantes qui vivent retirées du monde.

Quant aux contrées extérieures à l'univers gaulois, elles sont nimbées d'une aura de légende et de mystère. C'est néanmoins vers celles-ci que la suite de la saga, à travers quelques oracles, les propos du début et ce que l'on sait du texte de Tite-Live dont il s'inspire, que Jaworski prévoit de nous emmener dans les prochains volumes de cette série, lui permettant sans doute de prendre une bien plus grande ampleur qu'avec ce début rempli de promesses.

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