Fils de brahmane, Siddhartha ne veut plus suivre l’enseignement traditionnel qu'on lui professe. Contre l’avis de son père, il décide de quitter le foyer familial et il se joint aux samanas, une troupe de moines errants. Avec cette décision, il entame la longue quête initiatique que relate ce livre culte, une quête qui l'emmènera in fine au bord d’un fleuve, vers une vie simple de passeur, après avoir connu l’ivresse de l’amour, de l’argent et des jeux.

Cela n’échappera à personne, Siddhartha est le nom du Bouddha. Le décor du livre, quant à lui, est bel et bien celui de l’Inde antique, où est né le fondateur du bouddhisme. Pourtant, ce Siddhartha-là est un tout autre personnage. Son histoire est différente, même si elle finit de la même façon : par l’expérience d’une ultime sérénité. Un autre Bouddha, appelé Gotama, prend place dans cette histoire, mais son rôle est celui du témoin, de l’interlocuteur, du contradicteur.

Le dialogue qui s'engage entre ce Bouddha et Siddhartha montre qu’en dépit de premières apparences, la philosophie défendue par Hesse n’est pas le bouddhisme. En aucun cas. Son personnage ne reconnaît pas la doctrine professée par Gotama/Bouddha. Pas un instant, il ne nie la grandeur du saint homme, le fait qu’il ait trouvé la voie, qu’il soit sage, qu’il ait achevé sa quête. Mais il conteste sa capacité à partager avec d'autres cette expérience éminemment personnelle, à la formaliser en un corps de règles et de préceptes.

Tu as réussi à t’affranchir de la mort. Cette délivrance est le fruit de tes propres recherches sur ta propre route ; tu l’as obtenue par tes pensées, par la méditation, par la connaissance, par l’illumination. Ce n’est pas par la doctrine que tu l’as eue ! Et voilà ma pensée, ô Sublime : personne n’arrivera à cet affranchissement au moyen d’une doctrine (p. 50).

Siddhartha, et Hermann Hesse avec lui, ne croient pas qu'il y ait une recette au bonheur. Comme le montre la scène finale, où le héros du livre s’entretient avec son vieil ami Govinda, il ne pense pas que l’expérience mystique ou religieuse puisse se transmettre. Cette démarche ne peut être qu’individuelle.

Hesse a connu l’Inde. Il y a séjourné. Ses grands-parents y ont vécu. Sa mère y est née. Il a donc su rassembler les pièces nécessaires pour façonner un conte indien (même si, pour la petite histoire, il est anormal d'y voir apparaître un jaguar p. 85, cet animal américain). Avec un tel décor, Siddhartha semble nous révéler une sagesse orientale du fond des âges. Pourtant, rien n’est plus moderne ni plus occidental que son message.

Hesse n’était pas fils de pasteur pour rien. En disant à chacun d'entreprendre sa propre quête initiatique, il ne fait que se conformer au protestantisme, ce christianisme tardif qui préconise une relation directe entre Dieu et ses ouailles. Pour Hermann Hesse, Dieu, c’est le moi. S’accomplir, c’est se découvrir et être en paix avec soi-même.

A travers ces préceptes, apparaît aussi une autre pensée purement occidentale, le freudisme, la psychanalyse. Peu avant d’écrire Siddhartha, Hesse avait lui-même suivi des analyses. Cela se devine à plusieurs reprises, notamment quand il fait l'éloge de l’écoute :

Il ne lui échappait aucune parole, il n’en attendait aucune avec impatience, il n’avait pour aucune ni éloge, ni blâme : il écoutait. Siddhartha se rendait compte du bonheur que l’on peut ressentir à se confier à un pareil auditeur, à y épancher dans son cœur toutes les peines, toutes les tribulations, tous les désirs d’une misérable vie !" (p. 118)

Siddhartha a été l’un des livres les plus lus de Hesse, et l’un des ses admirateurs les plus notoires a été Timothy Leary. Rien d’étonnant, car dès les années 20 ce livre annonçait la contre-culture des décennies 60-70 et la spiritualité hippie, si occidentale malgré ses oripeaux orientaux. Il inventait la religiosité contemporaine, faite de croyances faites main, bricolées, personnalisées. Le vrai Siddharta n’est pas un sage indien, c’est l’Européen ou l’Américain d'aujourd'hui, avec son goût pour l’expérimentation et son zapping religieux.

En vérité, l'auteur fait l’éloge de l’individualisme religieux, et au-delà, de l’individualisme tout court. Lequel, contrairement à ce que disent nombre de slogans plus réactionnaires qu’ils ne s'en donnent l’air, n’est pas le synonyme de l’égoïsme. Car l’individualisme, c’est aussi la tolérance. La morale du livre est d’ailleurs celle qui sous-tend nos sociétés démocratiques :

Je ne me reconnais pas le droit de porter un jugement sur la vie d’un autre. Je n’ai d’opinion que sur moi-même et sur moi seul, c’est à moi de me juger, à moi de faire un choix, à moi de refuser (p. 51).

En d’autres termes, "on ne peut pas faire le bonheur des autres à leur place". Ou encore, plus directement : "just do your thing".

Au terme de sa quête, Siddhartha ira d’ailleurs au bout de cette conviction quand, dans la douleur, il acceptera que son fils suive sa propre voie, tout comme lui-même quand, en toute ingratitude, il avait choisi de quitter son propre père.

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