23mar. 2013

GEORGE R. R. MARTIN - A Feast for Crows (Un Festin pour les Corbeaux)

Le roman d'attente. Ce passage obligé, ou presque, de toute saga de fantasy. Ce grand calme avant la tempête, cet épisode plus lent, qui entretient la frustration des lecteurs, pour mieux les satisfaire quand vient le temps de l'apothéose. Voilà où nous en sommes avec A Feast for Crows, le quatrième tome d'A Song of Ice and Fire. A moins qu'il n'y ait là rien d'intentionnel, et que ce ne soit le manque d'inspiration qui ait appesanti l'intrigue et ralenti le récit. Après tout, il a bien fallu cinq années à George R. R. Martin pour écrire, avec difficulté, de son propre aveu, cet ouvrage plus court que les précédents.

GEORGE R. R. MARTIN - A Feast for Crows

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Les trois volumes d'avant, en effet, se caractérisaient par des intrigues denses et un rythme rapide. A chaque chapitre, l'histoire des Sept Couronnes semblait prête à basculer. De nouveaux rois apparaissaient, pour disparaitre aussitôt après. Les batailles et les actions d'éclat se succédaient les unes aux autres. Les personnages, bons ou mauvais, peu importe, rencontraient tous et à toute allure des destins tragiques faits de bannissements, de prison, de trahisons, de mutilations, de meurtres, ou d'un cocktail d'un peu tout ça.

Mais avec A Feast of Crow, tout se calme. Même si le royaume n'est pas tout à fait apaisé et que de nouvelles menaces couvent, la Guerre des Cinq Rois prend fin, et le Trône de Fer semble conforté pour le jeune Tommen. Plutôt que des batailles épiques et des scènes d'action trépidantes, ce livre met en scène les manœuvres politiques des uns et des autres, celles de la régente Cersei à King's Landing, celles encore de l'habile Littlefinger, ou, plus en périphérie, celles qui agitent la principauté de Dorne et les Iles de Fer.

Qui plus est, la plupart des héros dont on suivait les aventures depuis les premiers tomes ont disparu. Plus aucun chapitre n'est consacré à Daenerys Targaryen, ni à Tyrion, ni à Jon Snow, ni à Bran, ni même à Davos. On apprend de leurs nouvelles que de façon indirecte, par d'autres, en lointain arrière-plan, voire pas du tout. Seules les deux sœurs Stark apparaissent encore. Mais toutes deux, sans famille et en exil, ont dû changer d'identité, ne se présentant plus que sous les faux noms d'Alayne, fille bâtarde de Littlefinger, et de Cat des Canaux, une gamine anonyme des rues de Bravos.

A Feast of Crow laisse en fait place aux personnages secondaires comme Sam Tarly et Brienne de Tarth. Quant aux nouveaux, Arianne Martell, Areo Hotah et Arys Oakheart à Dorne, Asha, Victarion et Aeron Greyjoy dans les Iles de Fer, ils ne sont même pas nommés, mais désignés d'après leur qualité (le capitaine des gardes, la fille du kraken, le chevalier souillé, etc.), laquelle peut changer en fonction de leurs aventures ou mésaventures (ainsi "la faiseuse de reine" devient-elle plus tard "la princesse dans la tour"). Qui plus est, certaines intrigues tournent en rond, notamment la quête entamée par Brienne, une errance sans sens ni fin dans un paysage dévasté par la guerre.

Les personnages principaux de ce volume, consacré en premier lieu aux intrigues de King's Landing, ce sont en fait les jumeaux Jaime et Cersei Lannister. De manière détaillée, A Feast of Crow décrit le fossé qui ne cesse de s'agrandir entre le frère et la sœur incestueux. Les deux, comme l'était Tyrion, sont mus par une même volonté, celle de s'affirmer dans l'ombre d'un père exceptionnel, récemment disparu, le redoutable Tywin. Mais leurs actes et leurs décisions vont prendre des directions fondamentalement différentes.

Alors que la mort de son père semble libérer Jaime et qu'il continue à se montrer sous un meilleur jour, à s'amender, à faire preuve même d'efficacité et de sagacité quand il s'empare sans coup férir de Riverrun, Cersei cherche désespérément à se montrer digne de Tywin, à être ce fils qu'elle regrette de ne jamais avoir été, en se lançant dans une spirale infernale d'actions politiques maladroites, dictées par la passion, l'aveuglement et l'esprit de revanche, et qui l'amènent, ainsi que son royaume, au bord du désastre.

Ces chapitres, racontés du point de vue de la régente, sont d'ailleurs les plus intéressants du livre. A travers les yeux de Cersei, et mieux que jamais, Martin nous fait entrer à la fois dans la grande et dans la petite histoire du pouvoir, il nous détaille ce jeu complexe entre intérêt général, ambitions personnelles et désordres psychologiques. Et c'est là la grande force de cet auteur. Même quand il se passe du grandiose de scènes de guerre, même quand il se contente de nous décrire les discussions et les débats qui agitent une assemblée de gouvernants et de courtisans, il ne cesse d'être passionnant. Même quand il nous propose un roman d'attente, il se dévore avidement.

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