23sept. 2005

HERMANN HESSE - Siddhartha

Fils de brahmane, Siddhartha ne veut plus suivre l’enseignement traditionnel. Contre l’avis de son père, il décide de quitter le foyer familial et de se joint aux samanas, une troupe de moines errants. Cela sera la première étape d’une longue quête initiatique qui le mènera au bord d’un fleuve, vers une vie simple de passeur, après avoir connu l’ivresse de l’amour, de l’argent et des jeux.

HERMANN HESSE - Siddhartha

Bernard Grasset :: 1925 :: acheter ce livre
Traduit de l'allemand par Joseph Delage

Cela n’échappera à personne, Siddhartha est le nom du Bouddha. Le décor du livre est aussi celui de l’Inde antique, où est né le fondateur du bouddhisme. Pourtant, le Siddhartha d’Hermann Hesse est un autre homme. Son histoire est différente, même si elle finit de la même façon : par l’expérience d’une ultime sérénité. Un autre Bouddha, appelé Gotama, prend pourtant place dans cette histoire. Mais son rôle est celui du témoin, de l’interlocuteur, du contradicteur. Le dialogue entre ce Bouddha et Siddhartha montre qu’en dépit des apparences, la philosophie défendue par Hesse n’est pas le bouddhisme. En aucun cas. Son personnage ne veut pas reconnaître la doctrine professée par Gotama/Bouddha. Pas un instant, il ne nie la grandeur du saint homme, le fait qu’il ait trouvé la voie, qu’il soit sage, qu’il ait atteint le terme de sa quête. Mais il conteste sa capacité à partager cette expérience éminemment personnelle, à la formaliser en corps de règles et de préceptes.

Tu as réussi à t’affranchir de la mort. Cette délivrance est le fruit de tes propres recherches sur ta propre route ; tu l’as obtenue par tes pensées, par la méditation, par la connaissance, par l’illumination. Ce n’est pas par la doctrine que tu l’as eue ! Et voilà ma pensée, ô Sublime : personne n’arrivera à cet affranchissement au moyen d’une doctrine (p. 50).

Siddhartha, et Hermann Hesse avec lui, ne croient pas aux recettes du bonheur. Comme le montre la scène finale, où le héros du livre s’entretient avec son vieil ami Govinda, il ne pense pas que l’expérience mystique ou religieuse puissent se transmettre. La démarche ne peut être qu’individuelle.

Hesse connaissait l’Inde. Il y a séjourné. Ses grands-parents y ont vécu. Sa mère y est née. Il a su rassembler tous les éléments nécessaires pour façonner un conte indien (même si, pour la petite histoire, je doute fort qu’un récit véritablement indien ait pu mentionner le jaguar, animal américain, comme l'auteur le fait en page 85). Avec un tel décor, Siddhartha semble nous révéler une sagesse sortie du fond des âges. Pourtant, rien n’est plus moderne ni plus occidental que son message. Hermann Hesse n’était pas fils de pasteur pour rien. En disant à chacun d'entreprendre sa propre quête initiatique, il ne fait que se conformer au protestantisme, ce christianisme tardif qui préconise une relation directe entre Dieu et ses ouailles.

Pour Hesse, Dieu, c’est le moi. S’accomplir, c’est se découvrir et être en paix avec soi-même. Et c’est là qu’apparaît une autre pensée purement occidentale, le freudisme, la psychanalyse. Quelques années seulement avant d’écrire Siddhartha, Hesse avait lui-même suivi des analyses. Cela se sent à plusieurs reprises dans le livre, notamment quand il fait l'éloge de l’écoute :

Il ne lui échappait aucune parole, il n’en attendait aucune avec impatience, il n’avait pour aucune ni éloge, ni blâme : il écoutait. Siddhartha se rendait compte du bonheur que l’on peut ressentir à se confier à un pareil auditeur, à y épancher dans son cœur toutes les peines, toutes les tribulations, tous les désirs d’une misérable vie !" (p. 118)

Siddhartha a été l’un des livres les plus lus de Hesse. Des générations s’y sont reconnues. L’un des ses admirateurs les plus connus a été Timothy Leary. Rien d’étonnant à cela, car dès les années 20, ce livre annonçait la contre-culture des années 60-70 et la spiritualité hippie, purement occidentale malgré ses oripeaux orientaux. Il inventait la religiosité contemporaine, faite de croyances faites main, bricolées, personnalisées. Le vrai Siddharta n’est pas un sage indien, c’est l’Européen ou l’Américain d'aujourd'hui, avec son goût du zapping religieux et de l’expérimentation. Il fait l’éloge de l’individualisme religieux, et au-delà, de l’individualisme tout court. Lequel, contrairement à ce que proclament nombre de slogans plus réactionnaires qu’ils n’en ont l’air, n’est pas le synonyme de l’égoïsme. L’individualisme, c’est aussi la tolérance.

La morale du livre n’est d’ailleurs rien d’autre que celle qui, même si elle n’est pas toujours respectée, sous-tend nos sociétés démocratiques :

Je ne me reconnais pas le droit de porter un jugement sur la vie d’un autre. Je n’ai d’opinion que sur moi-même et sur moi seul, c’est à moi de me juger, à moi de faire un choix, à moi de refuser" (p. 51).

En d’autres termes, "on ne peut pas faire le bonheur des autres à leur place". Ou encore, plus directement, "just do your thing". Au terme de sa quête, Siddhartha ira d’ailleurs jusqu'au bout de cette conviction quand, dans la douleur, il acceptera que son fils le quitte pour suivre sa propre voie, comme lui-même, en toute ingratitude, avait autrefois quitté son propre père.

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