04juil. 2008

RISA MORIMOTO, LINDA HOAGLUND - Nous Etions Kamikaze (Wings of Defeat)

C'est ça, la vieillesse. Et c'est bien pathétique. Un jour, on cesse de parler de musique de jeune ou du dernier concert de rap indé, et on se met à écrire sur le dernier programme regardé la veille à la télé, par exemple ce documentaire sur les kamikazes. Quelle tristesse.

2007 :: Diffusé sur Arte le 2 juillet 2008

La plupart des gens ignorent que de nombreux pilotes japonais kamikaze de la Seconde Guerre Mondiale ont survécu. Quoique d'origine niponne, l'auteur de ce documentaire ne le savait pas non plus, jusqu'au jour où elle apprit qu'un oncle avait été l'un d'entre eux. Tous, en effet, ne sont pas morts dans les carcasses en feu de leurs avions ou des navires ennemis. Certains n'ont jamais terminé leur mission, et beaucoup d'autres, préparés à se sacrifier, ont été sauvés par la capitulation de leur pays. Son oncle aujourd'hui décédé n'ayant jamais témoigné sur ce passé, Risa Morimoto a voulu faire parler d'autres vétérans, pour mieux comprendre le geste fou qu'il avait été à deux doigts de commettre.

Ce documentaire est l'initiative d'une Nippo-Américaine, et ce détail est tout sauf anodin. Car l'objectif principal de Morimoto, dans ce film co-réalisé avec Linda Hoaglund, est de gommer le fossé entre les deux pays en dénonçant l'image du kamikaze en laquelle elle-même a longtemps cru, en brisant les clichés sur l'altérité des Japonais, être fanatisés, machines, monstres de sang-froid insensibles au sort des individus, des clichés renforcés par la Guerre et qui ont survécu jusqu'à nos jours avec l'angoisse du Péril Jaune économique. Le but que s'est fixé l'auteur est d'expliquer ces actes inhumains par les conditions de guerre, plutôt que par l'irréductible spécificité culturelle attribuée trop souvent aux Nippons.

Inhumains, les vétérans qui s'expriment dans son film semblent en effet bien loin de l'être. Ce sont au contraire des vieillards touchants qui revivent leurs angoisses et leurs émotions de l'époque, qui reviennent sur leur fatalisme de moutons que l'on menait à l'abattoir, sur leur culpabilité vis-à-vis des camarades qui n'ont pas survécu, pendant que des images d'époques et des dessins animés illustrent leurs propos. A en croire ces témoignages, les kamikazes n'étaient que partiellement les volontaires fanatisés qui ont marqué durablement l'imaginaire occidental.

Selon Morimoto, la préparation de ces jeunes au sacrifice tient à deux faits. D'une part, à l'ambiance cataclysmique qui régnait sur le Japon en fin de guerre. Avant même Hiroshima et Nagasaki, le Japon assailli par les bombardiers américains était un enfer de fer et de flammes où les villes étaient dévastées les unes après les autres. Tous finissaient alors par concevoir la mort comme proche et comme inéluctable. Finir en kamikaze n'était qu'une façon plus honorable qu'une autre d'y parvenir.

L'autre explication, c'est l'attitude du gouvernement japonais. Les auteurs rappellent que la politique des kamikazes a été imposée. Ils montrent comment l'armée a conditionné des jeunes hommes, comment elle leur faisait boire le saké avant l'envol pour s'assurer qu'ils auraient la folie de mener leur mission à bien, comment encore elle ne ravitaillait les avions que pour un aller simple, pour économiser une essence qui se raréfiait et pour s'assurer qu'ils ne reviendraient pas.

Car en cette fin de guerre où personne n'est dupe, où tous savent désespérément que le Japon a perdu, les kamikazes sont le dernier argument pour poursuivre la lutte. Ils permettent d'entretenir le mythe de l'arme secrète, que les leaders Japonais, à l'instar de leurs homologues allemands, ont entretenu jusqu'à la fin de la guerre pour exhorter leur peuple à résister et à se sacrifier. Chez les uns, c'était les V2, chez les autres, les kamikazes qui, à l'instar des vents qui avaient préservé l'archipel d'une invasion chinoise, devaient renverser la situation. Mais on connaît la suite : la véritable arme secrète, ce sont les Américains qui la détenaient. Et après deux largages, elle consacra la défaite niponne.

D'origine japonaise, Risa Moritomo n'en est pas moins une parfaite Américaine. Son documentaire reprend la vieille obsession de son pays d'adoption, celle d'un Etat, oppresseur en puissance, qui représenterait une menace pour des citoyens libres et intrinsèquement bons. Malgré leurs traits asiatiques, leur silhouette fine et leurs costumes tirés à quatre épingles, à l'exact opposé du style un peu débraillés des retraités yankees, ses kamikazes survivants sont mis en parallèle avec d'autres vétérans, américains ceux-là, que Morimoto fait également témoigner.

Le dernier coup que l'auteur porte au mythe de l'altérité japonaise est cette phrase que prononce un ancien de l'U.S. Navy. S'imaginant dans la situation inverse, dans une Amérique assaillie à l'Ouest par le Japon et à l'Est par les Nazis, il conçoit que des Américains patriotiques et remontés à bloc contre l'ennemi auraient pu, avec l'énergie du désespoir, monter eux mêmes des commandos suicides.

Argument sans grande conséquence. Nul ne saura jamais si les choses auraient pu se passer ainsi. Le seul exemple d'une nation occidentale acculée aux mêmes extrêmités est apporté par l'Allemagne à la même époque, et elle tend à infirmer l'hypothèse des vétérans américains. En effet, si des programmes de commandos suicides ont également été montés par les Nazis (un documentaire programmé sur Arte y sera consacré le 16 juillet), leur ampleur et leur retentissement sont loin d'avoir été comparables à ceux qu'a connu le Japon. Sans doute y avait-il bien dans ce pays un terreau qui préparait à un tel sacrifice.

Il faut aussi se méfier de ces témoignages tardifs, recueillis quand l'auto-censure et l'évolution des moeurs ont fait leur oeuvre. Les gens interviewés se recontruisent, ils réinventent leurs pensées de l'époque en fonction des normes du présent. On voit certains Japonais se souvenir en riant de l'absurdité de la guerre, notamment cette femme qui se remémore la lance de bambou dérisoire dont on l'armait pour pourfendre l'ennemi. Soixante années après, dans un Japon vaincu et pacifié, cela lui semble dérisoire. Mais était-elle bien dans cet état d'esprit à l'époque ? N'ont-ils pas cru, tous, au bien-fondé de ces entreprises incroyables et désespérées ? N'ont-ils pas véritablement espéré un retournement de situation ? Victimes de la guerre et de leur gouvernement, n'auraient-ils pas été également celles de leur propre égarement ?

Les clichés excessifs sur l'irréductible altérité des Japonais, ces robots, ces insectes, n'ont certes plus lieu d'être. Mais, malgré ce film, le débat sur leur adhésion au mythe du kamikaze est encore loin d'être refermé.

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2 commentaires

1. Le mardi 5 août 2008, 03:21 par Christian

A voir sur le même sujet le documentaire de Chris Marker tourné en 1996, "Level Five".

Le film part du prétexte de la création d'un jeu sur la bataille d'Okinawa pour réfléchir sur les centaines de suicides collectifs d'habitants des îles devant la longue mais irrésistible marche de l'armée américaine. Ces suicides ont été semble-t-il ordonnés par l'armée impériale japonaise. Mais certains historiens japonais émettent l'hypothèse de suicides volontaires.

La résistance désespérée d'Okinawa, et le coût humain qui en a résulté, sont aujourd'hui considérés comme des causes probables des bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki.

2. Le mardi 5 août 2008, 16:13 par codotusylv

Le sujet a été traité aussi dans le documentaire ''The War'', diffusé également sur Arte et sur le même créneau, en 14 volets, et qui décrit la Second Guerre Mondiale vue par les Américains. Il a parlé en détail de ces civils japonais qui s'étaient jetés des falaises pour ne pas tomber entre les mains des Américains. La thèse présentée dans ce film est à mi-chemin des deux dont tu parles. Elle parle de suicides volontaires, mais facilités par la propagande de l'Armée Impériale qui décrivait les Américains comme des monstres sanguinaires. En tout cas, cette affaire d'Okinawa a fortement impressionné les Américains et leur a fait anticiper des pertes civiles lourdes si jamais ils devaient débarquer au Japon, effectivement.