19mai 2009

ANTHONY ROWLEY & FABRICE D'ALMEIDA - Et si on Refaisait l'Histoire ?

L’uchronie, l’Histoire alternative, n’est pas un exercice neuf. Depuis plus d’un siècle, s’y sont essayé des gens de tous horizons : auteurs de science-fiction, de littérature classique, de best-sellers, cinéastes, concepteurs de jeu... Mais avec Anthony Rowley et Fabrice d’Almeida, c’est un autre profil qui se joint à la fête : celui de véritables historiens, qui proclament que l'approche uchronique présente pour leur discipline un intérêt véritable.

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L'uchronie est un exercice déjà ancien. Dès le XIXème siècle, des auteurs se sont amusés à imaginer une Histoire différente de celle que l'on a connue. Le mot même d'uchronie, franco-français (les Anglo-Saxon parlent d'alternative ou de what-if history), a été façonné il y a plus de 130 ans par le philosophe Charles Renouvier.

Cependant, depuis quelques décennies, le genre connaît un engouement inédit et se manifeste abondamment à travers plusieurs genres, de la science-fiction, traditionnellement coutumière du fait (du Maître du Haut-Château de Philip K. Dick au plus récent Chroniques des Années Noires de Kim Stanley Robinson, sans oublier Robert Silverberg avec Roma Æterna et Les Portes du Monde), à la littérature classique ou populaire (par exemple Le Complot contre l'Amérique de Philip Roth, ou La Part de l’Autre d’Eric-Emmanuel Schmitt) sans oublier le cinéma (un exemple singulier, ce Jean-Philippe qui met en scène un monde… sans Johnny Hallyday), la bédé, les jeux vidéos, etc.

Fabrice d’Almeida et Anthony Rowley élargissent encore le cercle déjà très étendu des adeptes de l’uchronie. Avec ces professeurs à Paris II et à Sciences Po, ce ne sont plus des littérateurs qui se livrent à l’exercice, mais des historiens, des vrais. Qui plus est, les deux auteurs ne présentent pas cet Et si on Refaisait l’Histoire comme une simple fantaisie, comme une récréation que s’offriraient des chercheurs surmenés entre deux travaux plus sérieux : ils défendent au contraire l’intérêt scientifique de la démarche uchronique.

Leur livre propose 16 scénarios où l’Histoire aurait dérivé de son cours. Que ce serait-il passé si les Grecs avaient été vaincus à Salamine, si Charles Martel n’avait pas arrêté les Arabes à Poitiers, si Richelieu avait été disgracié, et si Raspoutine avait fait mainmise sur la Russie ? Voici quelques unes des questions auxquelles nos deux auteurs ont tenté de répondre. Mais au lieu de laisser libre cours à leur imagination, Rowley et d’Almeida ont souhaité employer leurs méthodes d'historiens. Ils se sont penchés sur les forces en présence, sur le contexte politique, économique et social, sur les psychologies et sur les représentations mentales des époques étudiées, pour construire des hypothèses qu’ils ont voulu plausibles.

L’entreprise était prometteuse. Malheureusement le résultat ne se montre pas à la hauteur. Chacun de leurs scénarios s’avère court et superficiel. Les historiens affirment avoir considéré attentivement chaque époque, chaque possibilité, mais leurs récits ne reflètent que partiellement ce souci de rigueur et de documentation. Ils relatent des siècles d’évolution historique, mais en quelques traits de plume. Quelques tendances de fond seulement leur servent à étayer leurs hypothèses. Et en dépit de son ton docte et sérieux, le livre ne s’avère pas nécessairement plus convaincant et argumenté que ceux de romanciers qui se sont essayés à l’exercice, par exemple Kim Stanley Robinson qui, en bon représentant du courant "hard science" de la science-fiction, a su lui aussi construire une uchronie avec rigueur et une solide culture historique.

Sans doute parce qu’ils sont animés par un souci de vulgarisation et qu’ils espéraient un succès auprès d'un large public, les deux historiens se démarquent finalement peu de leurs homologues romanciers. Ils prennent en considération des événements célébrissimes, peut-être même survalorisés par la mémoire collective, et qui pour la plupart ont déjà fait l’objet de romans uchroniques. comme les auteurs de fiction, ils usent aussi du délicieux jeu du clin d'oeil, visant à montrer ce qu'un personnage historique serait devenu dans d'autres conditions, par exemple quand ils mettent en scène cet Hitler resté un anonyme et un peintre raté.

Enfin, certains des scénarios échafaudés par nos historiens se prêtent finalement peu à l’approche documentée qu’ils appellent de leurs vœux. Compte-tenu des sources limitées dont nous disposons sur ces deux personnages (et même si la Palestine de l’Epoque et l’état religieux de l’Empire Romain du premier siècle nous sont à peu près connus), quelles hypothèses autres que fantasmatiques pouvons-nous proposer sur l’impact d’un Jésus qui aurait été épargné par Ponce Pilate ? Cependant, sans doute, Rowley et d’Almeida savent à quel point le Christ fascine et passionne le grand public, même ceux qui ne sont pas chrétiens, et il aurait été dommage de se passer d’un chapitre consacré à cette grande figure.

Le fait est que, toute stimulante intellectuellement qu’elle soit, la démarche uchronique ne saurait être scientifique. La science n’existe que quand des hypothèses sont confrontées aux faits. Or, avec cet exercice, il s’agit précisément du contraire : d’inventer des événements fictifs à partir de théories. Une Histoire alternative peut être conçue avec plus ou moins de sérieux, elle peut sembler documentée, réaliste et plausible. Mais en aucun cas, elle ne peut avoir de valeur scientifique.

Pour l’historien, toutefois, l’exercice a un intérêt. Les deux auteurs le soulignent avec justesse dans leur préface et leur postface, infiniment plus passionnantes et originales que leurs 16 récits. D’abord, l’Histoire alternative questionne la méthode historique, la vraie, la scientifique. L’approche de l’uchroniste, sa démarche d’interprétation, de réflexion, contrainte et limitée par les données historiques, n’est pas fondamentalement différente de celle de l’historien qui, pour apporter des explications à la marche du monde, doit construire un ordre artificiel dans la foule confuse des faits qui se présentent à lui, qui doit leur donner du sens, qui doit se livrer lui aussi à un effort d'imagination.

Surtout, l’uchronie fait sortir le théoricien du bois. Parce qu’il n’y a plus la contrainte des faits, elle permet à l’auteur, qu’il soit historien ou non, de faire valoir ouvertement ses partis-pris, son interprétation sur la marche du monde, sa vision de l’Histoire. Et celle de Rowley et d’Almeida est assez claire : dans la droite lignée de cette nouvelle histoire événementielle défendue à Sciences Po, notamment dans le Pour une Histoire Politique de René Rémond, les auteurs pensent que nos dirigeants, nos généraux et nos prophètes ont un impact véritable sur le sort des hommes, et que leurs décisions, leurs stratégies et leurs erreurs peuvent influencer la marche du monde.

Systématiquement, Rowley et d’Almeida nous proposent des Histoires qui, du fait de tel accident ou de telle décision, auraient pu être radicalement différentes de la nôtre. Soucieux d’échapper au déterminisme auquel pourrait conduire une adhésion sans nuance aux leçons de l’école des Annales (l’homme isolé ne compte pas, seules existent des tendances de fond, des inerties sociales, économiques ou naturelles) ou une lecture religieuse et téléologique de l’Histoire (elle serait conduite par la main de Dieu), ils insistent sur la part du hasard et du chaos qui anime la vie des Etats, des civilisations et de l’humanité en général.

Et pour mieux insister sur l’importance de l’action humaine et du libre arbitre, ils signalent par leurs récits que nous ne vivons pas nécessairement dans le meilleur des mondes possibles : à la place de la nôtre, d’autres Histoires, plus heureuses, auraient pu exister. Mieux, elles auraient pu naître d’événements que nous jugerions aujourd’hui catastrophiques : et si la disparition des Grecs avait accéléré l’avènement de la modernité, plutôt que de le compromettre ? Et si une défaite à Austerlitz ou une victoire allemande en 1914 avait été une bénédiction pour la France ? Et si Louis XVI, restaurant son pouvoir, nous avait épargné bien des troubles et des hypocrisies ?

Si Louis XVI avait donc pu fuir à Montmédy, la France se serait épargné l’hypocrisie d’une monarchie déguisée en république et le théâtre d’une élite d’héritiers se prenant pour une noblesse du mérite. Le pays n’aurait pas cru que la dénonciation est un acte patriotique méritant l’éloge et la mémoire collective. En somme, l’histoire nationale n’aurait pas de place pour les Drouet. (p. 105)

Et si on Refaisait l’Histoire sonne parfois comme un manifeste, il se voudrait fondateur, appelant de ses vœux un OuLiPo pour l’Histoire, un Ouvroir d’Histoire Potentielle. Mais la démarche uchronique est loin d'être neuve, et le fait que ce soit deux historiens qui s’y collent, plutôt que des romanciers, n’apporte rien de substantiel ni de révolutionnaire à ce genre, qui demeure quoi qu'il en soit un exercice littéraire. Le principal intérêt de l’ouvrage, finalement, n’est que de souligner à quel point le goût pour l’uchronie va de pair avec la conviction que l’Histoire n’a pas de sens, que sa direction peut changer à tout moment, que rien n’est jamais joué d’avance dans la grande marche des Hommes.

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