08sept. 2010

RAY BRADBURY - A Sound of Thunder & Other Stories

Si Ray Bradbury a si bien été reconnu par le monde littéraire classique, c'est qu'il n'a jamais vraiment été un écrivain de science-fiction. Comme il le reconnaissait lui-même, le seul vrai roman qu'il ait écrit dans ce genre est Fahrenheit 451. Et si les Chroniques Martiennes se déroulaient sur une autre planète, le parallèle avec la colonisation de l'Amérique était si fort et évident que c'était d'abord elle, le cœur du sujet traité.

RAY BRADBURY - A Sound of Thunder & Other Stories

Harper Perennial :: 1946-57 / 1997 :: acheter ce livre

Cette compilation de nouvelles démontre encore à quel point le grand auteur américain n'appartient qu'à moitié au genre où on l'a si souvent classé. Tout d'abord, nombre des histoires contées ici se déroulent dans notre monde, à l'époque de l'écrivain, voire plus tôt encore ("The Great Wide World Over There"), abordant parfois de grands sujets sociaux, le racisme par exemple ("The Big Blanck and White Game"). Elles prennent souvent une tournure irréaliste, poétique, voire onirique, mais elles n'appartiennent pas nécessairement à la littérature fantastique ("The Fruit at the Bottom of the Bowl", "I See You Never", "The Sound of Summer Rumming", les humoristiques "En la Noche" et "The Great Fire", etc.). Et quand elles se déroulent dans un cadre fantasmagorique, la science est presque ou totalement absente, comme avec les jolies fables "The April Witch" et "Uncle Einar", ces contes de l'Orient ancien que sont "The Golden Kite, The Silver Wind" et "The Flying Machine", ou encore "The Dragon", cette histoire loufoque de faille spatio-temporelle.

Ce qui importe à Bradbury, c'est, à l'instar de la littérature classique, de sonder les âmes, de creuser l'homme de l'intérieur. Même quand il fait surgir des profondeurs un monstre des temps anciens ("The Fog Horn"), c'est pour parler de sentiments humains, plutôt que de notre insignifiance face aux forces effroyables du cosmos, façon Lovecraft. Quand il donne dans l'uchronie, c'est pour souligner l'écrasante responsabilité des hommes ("A Sound of Thunder"). Et sa machine à remonter le temps se montre bien éloignée du miracle de technologie que le lecteur était en droit d'attendre ("The Time Machine").

Bref, la science et la modernité n'intéressent pas Bradbury. Il s'en méfie même férocement. Comme le montrent "The Exiles" et "The Meadow", la raison est parfois destructrice. "The Garbage Collector" décrit un futur dystopique dans le style de Fahrenheit 451. "Sun and Shadow" dénonce ces films et ces photos qui attentent à la vie privée. Et le prophétique "The Murderer" met en scène, cinquante ans avant l'Internet de masse et les smart phones, une humanité aliénée et enchainée par les outils de communication. C'est que l'écrivain n'aime pas les nouvelles technologies. Il a répété encore récemment, au risque de paraître gâteux, que le Web et les mobiles étaient comme une drogue qui faisait perdre de vue l'essentiel, des pièges qui détournaient l'homme de son destin.

Et le destin de l'Homme, d'après Ray Bradbury, c'est d'assurer sa postérité en s'arrachant de la Terre, c'est de répondre à son instinct de survie en colonisant l'espace, comme il l'a fait sur tous les continents de notre planète. Il exprime l'idée telle quelle dans plusieurs de ses nouvelles, sur un ton quasi religieux ("The End of the Beginning", "The Strawberry Window"). Cette conviction, il l'a toujours aujourd'hui, à 90 ans. Il l'a soulignée encore, il y a peu, quand il s'est révolté contre l'abandon par Obama du programme martien américain.

L'écrivain est typique de ces gens qui, ayant compris que Dieu était mort, n'ont pas renoncé à l'espérance, et pensent désormais que celle-ci passe par la conquête de l'espace. C'est pour cela que la seule, l'unique technologie qui intéresse Bradbury, c'est la fusée, cet outil magnifique qui intitule pas moins de trois de ses nouvelles ("R Is for Rocket", "The Rocket", "The Rocket Man"). L'auteur sait que l'aventure spatiale est périlleuse, que l'espace est le lieu du danger tout autant que celui du salut ("Here There Be Tygers"). Il doute que l'homme puisse s'extirper de son milieu d'origine, il craint que la peur, le mal du pays ("The Wilderness", "The Strawberry Window "), le manque de courage et les limites physiques ou psychologiques de l'espèce humaine ("The Long Rain") le retiennent trop longtemps sur la Terre. Mais il souhaite que l'homme persévère, qu'il poursuive l'œuvre de Prométhée ("The Golden Apples of Sun"), sous peine de s'auto-détruire ("Embroidery").

Cette philosophie, Ray Bradbury l'expose encore dans la plus longue nouvelle de ce recueil. A mi-chemin du conte et de la science-fiction, dans le plus pur style Bradbury, "Frost and Fire" décrit le sort d'humains perdus sur une planète hostile où nuits glaciales et journées de fournaise alternent sans répit, et où, sous l'effet des radiations solaires, une vie d'homme ne dure pas plus de huit jours. Cette histoire où les scientifiques occupent une position ambigüe, moitié sages incompris, moitié artisans inefficaces, c'est une parabole sur notre condition de Terrien, réduit par l'égoïsme et la durée limitée de sa vie à des calculs à court terme, à des petitesses et à des mesquineries, quand l'intérêt supérieur de l'espèce lui dicterait de tenter les pires folies.

Et c'est au fond cette obsession de la survie, cette conviction qu'il faut poursuivre dans l'espace l'aventure des colons américains, ce sont elles seules, qui attachent pour de bon cet écrivain classique à la littérature de science-fiction.

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