18déc. 2012

PIERRE BORDAGE - Wang 2 - Les Aigles d'Orient

Qu'est-ce qui fait de Bordage, aujourd'hui, le chef de file de la science-fiction française ? L'un de ceux qui, dans cette catégorie, rencontrent le plus grand succès, y compris à l'internationale ? Qu'a donc cet écrivain, qui fait la différence ? Pourquoi, en lisant le tome final de son Wang, malgré une impression de déjà-vu et une pincée de circonspection, avons-nous la volonté d'aller au bout, de ne rien lâcher, et de tourner toutes les pages ?

PIERRE BORDAGE - Wang 2 - Les Aigles d'Orient

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Ce n'est sûrement pas par la rénovation que l'auteur offrirait au genre. Rien de bien nouveau sous le soleil de la science-fiction, en effet, avec ce roman : Pierre Bordage nous présente un monde post-apocalyptique sur le mode Mad Max, des mutants post-humains connectés en réseau pour la fibre cyberpunk, une technologie plus aliénante que libératrice, un Occident décadent calqué sur l'Empire Romain du temps des cirques et, thème de prédilection chez l'écrivain, une histoire d'Arche de Noé intergalactique.

Ce n'est pas non plus par sa clairvoyance que Bordage se distingue. Ecrits à la fin des années 90, les deux Wang n'ont pas grand-chose de visionnaire, ils reflètent avant tout les maux et les idéologies des deux décennies précédentes : fracture Nord / Sud, impérialisme et égoïsmes occidentaux, révolution conservatrice, hantise d'une coalisation réactionnaire qui regrouperait, bon an mal an, les multinationales et les capitalistes, les mafias, les Eglises instituées, les Anglo-Saxons et, hum, Israël et le Mossad.

Son portrait du XXIIIème siècle n'a pas grand chose de crédible non plus, avec ces nations, Lettons, Bulgares, Birmans ou Tibétains, qui auraient conservé des caractéristiques physiques et morales claires dans une Eurasie presque unifiée. On frise l'essentialisme. On touche même au grotesque quand l'auteur met en scène des Amérindiens nobles (l'adjectif est employé plusieurs fois) et beaux (et un peu cons, aussi, il faut dire), mus par une identifé forte et un projet collectif, comme il n'en a jamais existé que dans les westerns.

C'est qu'il y a, chez Bordage, une aspiration à la pureté qui confine au ridicule. Pureté de Wang, animé par le désir de sauver l'humanité ou par celui d'une vie saine dans les hauteurs de l'Himalaya. Pureté de son amour avec Lhassa. Pureté de ses amitiés. Pureté altruiste du réseau de mutants qui le soutient dans l'ombre. Pureté de l'Homme même, quand, libéré, il cesse de s'adonner à une guerre et une violence qu'il a pourtant toujours connues. On touche parfois au fleur bleue et au cucul, sous un vernis dur et violent.

Car les livres de Bordage, malgré tout, sont pleins de sang, de sexe et de stupre. Tout n'y est pas noir ou blanc. Ce n'est pas vierge, par exemple, que Wang a découvert son aimée. Lui-même accepte d'être souillé par un Balte lubrique pour parvenir à ses fins. Son armée de libérateurs comporte des brutes et des malfrats, et s'adonne parfois à la violence gratuite. Pour atteindre son but, il se livre même un massacre en règle dans les toutes dernières pages. Le Tao de la Survie, cette philosophie qui guide le Chinois, n'exclut pas l'égoïsme, la violence ou, de façon au moins temporaire et calculée, la soumission.

De ces histoires de sentiments purs confrontés à un monde sale, se dégage une impression de déjà-vu. Avec cette intrigue simple, celle d'un héros providentiel et prométhéen qui unifie l'humanité, qui met fin à l'asservissement de l'homme par l'homme, et qui libère par sa pureté un monde pervers et dépravant, l'auteur renoue avec une tradition perdue : celle des grandes fresques du XIXème siècle à la Comte de Monte-Christo ou Les Misérables. Wang, c'est Edmond Dantès ou Jean Valjean. Bordage, c'est Hugo, Dumas, ou Eugène Sue. Et ce qui forme le cœur même de son œuvre, c'est le romanesque.

Pierre Bordage, sait écrire des romans. Il sait habiller ses personnages, construire un récit, jouer des grands sentiments comme l'amour ou l'amitié, utiliser avec science les scènes d'action. Son écriture est riche, limpide, souple et musicale. Et c'est cela, finalement, qui fait sa force. Au-delà des vues qu'il partage, au-delà même de tout le décorum science-fiction, finalement accessoire, son mérite est de perpétuer le génie romanesque à la française.

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