31juil. 2015

FRANCOIS NEVEUX - L'Aventure des Normands

Il y a quelques mois, en France, la classe politique s'est lancée dans l'un de ces débats qu'elle affectionne, l'un de ceux qui polarisent si bien le clivage droite-gauche. C'était à propos de l'enseignement de l'Histoire dans ses écoles. Un terme s'est alors imposé, celui de "roman national". Contre le relativisme, contre une matière qui se voudrait universelle et souhaiterait embrasser le parcours de toute l'humanité, à travers l'immensité des âges et des territoires, certains voulaient au contraire qu'elle se recentre sur le pays, qu'elle relate sa formation et son épopée, afin que tous les petits Français, dans une société de plus en plus divisée, puissent partager un récit commun, et au-delà, développer leur sentiment d'appartenance à une même nation. Certes, pourquoi pas ? Mais dans ce cadre, et alors que l'on parle de renforcer les territoires, quelle place accorderait-on donc au roman régional ?

FRANCOIS NEVEUX - L'Aventure des Normands

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Ce roman régional, c'est plus ou moins ce qu'a voulu écrire l'historien François Neveux dans son Aventure des Normands, en collaboration avec Claire Ruelle. Ce médiéviste, professeur à l'Université de Caen, regroupe en effet dans un seul livre les trois épisodes les plus glorieux de l'histoire de la Normandie, lesquels se sont étalés du VIIIème au XIIIème siècles : l'âge viking tout d'abord, préhistoire de la région normande, prélude à la fondation de ce qui serait, au XIème siècle, l'un des Etats les plus avancés et les plus puissants de l'Europe féodale ; la conquête de l'Angleterre par le plus grand des Normands, le Duc Guillaume le Bâtard, devenu plus tard le Conquérant ; et les escapades guerrières de la famille de Hauteville en Italie du Sud, où ces tous petits nobles issus du Cotentin se tailleront de véritables royaumes.

François Neveux, cependant, est un historien. Il est sérieux, il est un scientifique, pas un romancier. Il précise, à plusieurs reprises, qu'il est artificiel de mettre en relation ces trois épisodes. Les Normands du VIIIème siècle, les Scandinaves, ne sont en fait plus du tout ceux du XIème, ceux de Normandie. Si la région a bien été fondée par des Vikings, ceux-ci ont été rapidement absorbés, acculturés et francisés par la population dominante. Guillaume le Conquérant, qui aux yeux des Anglais était avant tout un Français, n'avait plus grand-chose de commun avec son quadrisaïeul Rollon, le chef danois ou norvégien (on ne sait pas trop) qui avait fondé le duché un siècle et demi avant lui. Et ces Normands, qui allaient conquérir d'autres pays, allaient tous très vite s'acclimater à la culture locale, comme le roi Roger II, qui aurait son harem dans une Sicile récemment conquise, et encore très musulmane.

Ces histoires sont distinctes, elles mettent en mouvement des peuples et des mécanismes différents. François Neveux, pourtant, identifie des points communs entre ces diverses sortes de Normands qui se succèdent sur quelques siècles : ils sont habités par l'esprit d'aventure ; ils sont des guerriers d'exception ; mais ils sont aussi de grands politiques et des administrateurs hors-pair, qui introduisent des innovations décisives dans l'Etat médiéval. Et du fait de ces trois qualités, ils sont tous des conquérants et des fondateurs. D'ailleurs, en plus de ces trois grands épisodes, l'historien mentionne d'autres exemples, plus éphémères, d'aventuriers normands partis fonder des royaumes en Angleterre, en Irlande ou ailleurs à l'ère viking, et en Espagne, en Asie Mineure ou en Terre Sainte à l'époque des Normands de Normandie.

Bref, malgré toutes ses précautions scientifiques, c'est bel et bien un roman régional que nous offre François Neveux. La gloire de ces hauts-faits est sinon soulignée, tout du moins signifiée. La dimension exceptionnelle de personnages comme Guillaume, Robert Guiscard ou son frère Roger, est mise en exergue. Et si l'historien parle aussi des échecs, erreurs et cruautés de ces grands hommes, il donne d'eux, dans l'ensemble, une image avantageuse. Quand il relate la mort de Guillaume, par exemple, il va taire la manière dégradante avec laquelle s'est déroulée sa pathétique inhumation.

L'Aventure des Normands est donc ce roman régional. Sans jamais ne serait-ce que frôler le délire régionaliste, il exalte un très grand passé. Ce qu'il manque toutefois pour que le récit soit complet, c'est la suite, bien sûr, c'est un éclairage sur ce long trou noir que semble traverser la Normandie après ces temps glorieux, sur ce moment où elle passe à l'arrière-plan de l'histoire, où elle ne devient qu'un théâtre des affrontements franco-anglais, avant de reparaître au premier rang, des siècles et des siècles plus tard, avec les grands peintres et écrivains du XIXème, puis avec le Débarquement de 1944.

Mais il semble que cela, François Neveux l'ait fait ailleurs, dans d'autres livres co-signés par Claire Ruelle, comme la Normandie royale : des Capétiens aux Valois (2005), un tome d'une série comptant d'autres contributeurs, et, de façon plus complète, dans une Normandie : des origines à nos jours (2010).

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