01avr. 2015

ROBERT KIRKMAN - The Walking Dead: Compendium One

Ce n'est peut-être pas un hasard si, dans les années 2010, deux séries télévisées américaines populaires ont à la fois vulgarisé et respectabilisé deux œuvres que l'on aurait autrefois laissé croupir sans y penser, et avec condescendance, au plus profond de la pop culture. En dépit de leurs grandes différences (l'une est adaptée d'une BD, l'autre d'une série de romans ; la première prend place dans un cadre post-apocalyptique, quand la seconde est mise en scène dans un univers médiéval-fantastique), The Walking Dead et Game of Thrones ont beaucoup d'éléments en commun. Surtout si l'on se détache de leurs adaptations filmées et que l'on revient aux œuvres d'origine.

ROBERT KIRKMAN - The Walking Dead: Compendium One

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Chacun des livres (ou plus exactement de la série de livres) est issu de la nerd culture : histoires de zombis pour l'un, fantasy pour l'autre. Mais ils ont contribué à apporter à leurs genres respectifs une considération critique inédite, de la part de cercles intellectuels et généralistes qui les avaient jusqu'ici quasiment ignorés. Aussi, dans l'un comme dans l'autre cas, la saveur des intrigues vient de la vulnérabilité des héros. Dans ces histoires dignes de tragédies antiques, l'avenir des personnages est incertain. On sait et on sent que tout peut leur arriver, à tout moment, sans prévenir. Ils sont battus, violés, voire tués. On prend même un malin plaisir à les mutiler.

En ce qui concerne The Walking Dead, cela est plus visible encore dans les comics que dans leur adaptation télé, finalement assez édulcorée, malgré la débauche d'hémoglobine et de zombis plus moches les uns que les autres à laquelle elle se livre (avec Game of Thrones, au contraire, c'est la série qui est souvent la plus trash). Ce côté plus brutal, on n'en prend la pleine mesure qu'avec la BD originale, où la violence à l'encontre des personnages est encore plus crue (outre les mutilations, on y trouve des scènes de torture), et où le sexe est plus présent, facilité par le stress, la promiscuité et l'insécurité sentimentale auxquels se trouvent naturellement confrontés ce groupe de héros, assailli en permanence par des hordes hostiles de morts-vivants.

L'autre point commun entre ces deux oeuvres, c'est leur thème général. Dans un cas comme dans l'autre (et c'est en grande partie pour cela que les deux œuvres ont pu bénéficier de tels égards critiques), c'est un questionnement sur le Bien et le Mal qui occupe le cœur du propos. En phase avec un monde multipolaire moins sûr et plus incertain qu'autrefois, à une époque où le doute et la suspicion sont devenus les sentiments les mieux partagés en ce monde, chacune des deux sagas s'emploie à illustrer la notion de relativisme éthique.

Dans le cas de Game of Thrones, la morale s'efface devant l'exercice du pouvoir et les impératifs politiques. On y découvre que l'homme bon n'est pas toujours le meilleur gouvernant, et que la poursuite de l'intérêt général se fait parfois au prix de sacrifices vis-à-vis de l'éthique individuelle. Dans le cas de The Walking Dead, c'est différent. Les héros réalisent, à mesure de leur chemin vers la survie, que les règles morales qu'ils respectaient dans la société policée de l'avant-Apocalypse ne sont plus valides dans leur nouveau monde infesté de zombis. Ce changement, l'auteur l'illustre avec d'autant plus d'éclat que son héros est un flic, soit un homme censé maintenir la loi et garantir les règles du vivre-ensemble établies par l'ancienne société.

A vrai dire, cependant, ce relativisme moral est encore tout relatif dans le premier compendium de The Walking Dead, une compilation massive (plus de 1000 pages !) des premiers volumes de la série, disponible à un prix imbattable, et qui raconte l'établissement d'un asile par des survivants à l'invasion zombie, derrière les murs sûrs d'une ancienne prison. Ce premier volet, en fait, relate une histoire post-apocalyptique classique, archétypale. A l'image par exemple du roman Malevil, de Robert Merle, il met en scène les efforts de reconstruction sociale d'un groupe d'hommes, après un désastre, leur retour à une société tribale, puis leur confrontation à des clans rivaux.

Les premiers volumes de The Walking Dead dévoilent un ennemi suprême, particulièrement sadique et allumé, le Gouverneur, et celui-ci est vraiment très, mais alors très méchant. A ce stade du récit, nous en sommes donc encore à un cadre purement manichéen. Mais déjà, on perçoit quelques lézardes dans les préceptes moraux des Gentils, menés par Rick Grimes : ce dernier n'hésite pas à pratiquer une exécution sommaire pour protéger les siens, profitant d'une attaque de zombis pour régler le sort du dangereux Dexter ; violentée par le Gouverneur, Michonne se livre à une vengeance acharnée qui dépasse en horreur et en sadisme tout ce que celui-ci a pu entreprendre ; et régulièrement, revient l'impératif de changer les règles sociales et de s'endurcir, afin d'apporter une réponse à la nouvelle donne.

Enfin, le dernier trait partagé par les deux œuvres, c'est la subtilité et l'ambigüité psychologiques de leurs protagonistes. Elle est illustrée formellement, dans la BD The Walking Dead par un travail assez fin sur l'expression des visages, renforcé par le choix du noir et blanc. Il faut citer aussi une autre particularité du comics, mentionnée maintes fois par les commentaires et la critique : cette façon de reproduire à la suite une même vignette, en mode photocopie, soit pour insister sur un tournant fondamental de l'intrigue, soit encore pour souligner, de manière subreptice, par de subtiles variations entre les dessins, les inflexions psychologiques des personnages.

Malgré une adaptation télé plutôt réussie, et qui a le mérite de s'émanciper substantiellement de la BD, offrant aux fans deux versions alternatives de la même histoire, ce formalisme, ainsi que l'aspect plus cru de la version papier, lui apportent une certaine supériorité. La seule réserve vis-à-vis des comics, peut-être, c'est la vitesse frénétique de l'action, c'est l'enchainement presque trop rapide des péripéties. Elle présente des personnages aux capacités de rémission (ou de résilience, comme on dirait aujourd'hui) assez invraisemblables, compte-tenu de la succession de traumatismes intenables auxquels ils sont incessamment exposés. Mais c'est à ce prix que l'intrigue demeure haletante, et que l'auteur permet au lecteur de ne jamais s'ennuyer.

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