28août 2017

SCOTT LYNCH - The Lies of Locke Lamora (Les Mensonges de Locke Lamora)

Au début du XXIème siècle, la fantasy est devenue tellement mainstream qu'elle a investi des terrains qu'on croyait autrefois réservés à d'autres formes littéraires. Elle est devenue le choix naturel d'écrivains qui, en d'autres temps, auraient peut-être choisi de s'exprimer dans un autre registre et qui, de ce fait, l'entraînent sur des voies nouvelles. Cela semble être le cas, partiellement, de Scott Lynch, avec le premier volet de la saga Gentleman Bastard. Certaines des aventures du héros, Locke Lamora, un jeune homme plein de ressources à la tête d'une petite bande d'escrocs, pourraient en effet tout aussi bien prendre place dans un roman de cape et d'épée, ou dans un polar. On a vu d'ailleurs ce livre comparé à un Ocean's Eleven transposé dans un contexte médiéval fantastique (j'ai pensé quant à moi au Trick Baby d'Iceberg Slim).

SCOTT LYNCH - The Lies of Locke Lamora

Bantam Spectra / Bragelonne :: 2006 / 2007
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A en croire les remerciements qu'il a placés à la fin du livre, Scott Lynch est passé pourtant par le jeu de rôle, une pratique qui semble avoir formé le cœur des auteurs contemporains de fantasy. Il partage en tout cas avec eux ce goût pour la création de mondes. Son cadre, original, est même l'une des qualités principales de son livre : l'auteur y décrit Camorr, une Venise alternative, dont les îles diverses sont autant d'univers. Elle est divisée entre une ville haute, où des familles nobles habitent les ruines d'une civilisation disparue, et une ville basse, domaine des bourgeois, de la populace et des voyageurs de passage, et terrain d'action privilégié d'une pègre pittoresque organisée selon des règles strictes et bien définies. Plus qu'à créer des personnages et à faire progresser une intrigue, l'auteur excelle à immerger le lecteur dans l'atmosphère moite et nauséeuse de cette cité malsaine. Il invente aussi, avec verve, les sports barbares et les fêtes dispendieuses qui lui vont si bien.

Le reste de ce monde n'est décrit qu'à grands traits, l'auteur préférant, tout du moins dans ce premier épisode (la suite nous promet de lui faire prendre le large), focaliser l'action sur Camorr. Cependant, documenté avec fluidité, à l'aide d'interludes en forme de flashbacks, ce monde élargi se montre lui aussi original et attachant. Il est très inspiré à l'Italie médiévale : Camorr n'est en effet qu'une des nombreuses cités-états, apparues après la chute d'un empire puissant (Therim Pel), auquel a succédé un royaume nordique (The Holy Marrows) fondé par des envahisseurs aux traits tout à fait germaniques. La magie y est présente bien sûr, elle est même décisive à l'intrigue, mais elle apparait assez tard dans le récit. Et on y trouve aussi des éléments science-fiction, via des artéfacts abandonnés aux hommes par une civilisation disparue, et une science sophistiquée qui survit sous le nom d'alchimie.

Créateur de monde, Lynch sacrifie aussi aux autres codes de la fantasy : ses personnages sont sortis peu à peu de leur ordinaire, pour être entraînés dans de savantes manigances politiques, soutenues par des forces occultes, aux conséquences potentiellement apocalyptiques ; le récit prend la forme d'un crescendo, qui finit dans l'apothéose d'un duel décisif, doublé d'une série de vengeances ; et même si Lamora est un escroc, un voleur, et qu'il ne rechigne pas à la torture quand nécessaire, c'est plutôt un brave gars, attaché à ses amis et à la ville qui l'a vu grandir. En dépit des apparences et malgré la violence de certaines scènes, nous ne sommes pas tout à fait, avec lui, dans l'ambiguïté morale de cette dark fantasy devenue presque prédominante.

Ce qui distingue ce livre de tout autre, en fait, ce sont les manigances de Locke Lamora et de ses complices, les Gentlemen Bastards. C'est cet invraisemblable talent pour la mascarade qui les mène, contre leur gré, à jouer un double jeu entre deux camps rivaux. Ce sont ses combines tordues, ces escroqueries à grande échelle, une folie des grandeurs doublé d'un goût certaine pour le spectacle, qui les conduit à élaborer les plans les plus extravagants. Au risque de se perdre parfois dans le remplissage (comme avec ce chapitre inutilement longuet que Lamora passe chez un banquier), c'est dans la description de ceux-ci que l'auteur semble trouver du plaisir, plutôt que dans les passages obligés, imposés par les règles de la fantasy.

Dans ces derniers, effectivement, Scott Lynch n'est pas toujours des plus convaincants. Son récit devient linéaire quand le héros du livre se transforme en improbable sauveur de l'aristocratie de Camorr, et qu'il la rallie à sa cause en se contentant de leur répéter encore et encore quels dangers insoupçonnés ils courent. Le Locke Lamora qu'on aime est plus retord. Il est plus malin, plus vicieux. Il ne ressemble pas à un héros fantasy immaculé. Il est ce mentor invétéré qui, dans la panique des derniers événements, n'oublie pas de jouer quelques tours aux personnes qu'il a pourtant choisi de sauver.

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