Il y a dans Cherokee tous les ingrédients habituels à Jean Echenoz : une (ou plusieurs) parodie(s) de roman policier, des bons mots, des détails triviaux mais rédigés avec style, une foultitude de situations cocasses décrites sourire en coin, une intrigue davantage soumise au bon-vouloir de l’auteur qu’à l’efficacité de ses mystères ou à la profondeur de ses arcanes. Mais ce deuxième roman d’Echenoz, celui que ses adeptes considèrent souvent comme son meilleur, est aussi le plus extrême. Dans d’autres de ses livres, se trouve a minima une unité dans le récit, le lieu ou le thème, ou encore un nombre raisonnable de personnages principaux, qui permettent de les parcourir comme des histoires, fussent-elles singulières. Mais dans Cherokee, bienheureux celui qui parvient à démêler quoi que ce soit.

JEAN ECHENOZ - Cherokee

Jean Echenoz s'amuse à mettre en scène tous les poncifs du polar. Détectives privés, policiers, fripouilles, indicateurs, hommes d’affaire douteux se croisent tout au long de l’ouvrage. Il y a des filatures, des fusillades, des courses-poursuites, des cavales, des escapades à l’étranger et de l’amour. Il y a de l’action à profusion et une pléiade d’énigmes, et leurs protagonistes se révèlent aussi divers qu’un perroquet rarissime et spécialement bavard, qu’un disque de jazz ou qu’une secte particulièrement dangereuse et détraquée. Mais tout cela ne semble avoir aucun sens, aucun fil logique, si bien qu’au bout du compte, le lecteur peut faire sienne la phrase prononcée par un certain Crémieux à la fin du roman : "Monsieur (…), il y a deux ou trois choses que je m’explique mal".

L’exercice rappelle celui d’un livre disponible dans la même collection, La Maison de rendez-vous d’Alain Robbe-Grillet. S’y retrouvent le même détournement des poncifs du roman policier, le même maelstrom incompréhensible de scènes et d’actions. Chez Echenoz toutefois, le format narratif reste celui de l’histoire : le déroulement est chronologique, les personnages ne changent ni de nom ni de personnalité, tout se suit. Pris au hasard, tel ou tel chapitre est cohérent et facile à suivre. Mais l’intrigue générale, si elle existe, est absolument incompréhensible. Au fond, on ne connaît jamais le bien-fondé ou les objectifs à long terme des personnages. Il n’y a pas de début, pas de fin. Des enquêtes sont menées, puis sont interrompues sans raison et sans même que le lecteur s’en aperçoive.

Que Cherokee ne soit qu’une fantaisie de son auteur, un prétexte aux nombreux traits d’humour et pirouettes stylistiques dont il le parsème, ou une volonté consciente de déconstruction du polar, une critique de son caractère trivial et aléatoire, ou bien une tentative de rénovation des ressorts narratifs du roman, peu importe. Ce livre peut se lire sous chacun de ces angles. Qui plus est, il se parcourt aisément et agréablement, avec circonspection mais sans effort, en dépit la profusion des personnages, malgré ses rebondissements absurdes et cette absence de finalité manifeste jusque dans ses tout derniers mots : "Bon (…) qu’est-ce qu’on fait maintenant ?". Cependant, étant l’œuvre la plus radicale d’Echenoz, Cherokee n’est sans doute pas celle qui doit être conseillée aux néophytes.

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