JIM FERGUS - One Thousand White Women (Mille femmes blanches)

En 1875, aux Etats-Unis, le chef cheyenne Little Wolf propose au président Grant d'échanger mille chevaux contre autant de femmes blanches. Confronté à l'empiètement croissant des Yankees sur son territoire, l'Indien espère ainsi lier son peuple à celui, plus fort et nombreux, qui a envahi ses plaines. Dans un premier temps, le gouvernement américain est choqué par la proposition. Mais il finit par voir des avantages à ce plan, et met en place un programme secret par lequel les femmes qui accepteront, essentiellement des marginales et des parias, seront convoyées jusqu'au camp des sauvages. L'une d'elles, May Dodd, décidera de tenir un journal pour conter cette aventure. Elle n'y survivra pas. Mais un siècle plus tard, l'un de ses descendants révèlera au grand jour ce précieux témoignage.

FERGUS - One Thousand White Women

Plusieurs des personnages qui peuplent ce roman (John G. Bourke, Little Wolf, Jules Seminole...) ont existé pour de vrai. Mais contrairement à ce que de nombreux lecteurs ont cru (notamment en France, ce livre ayant été un succès dans notre pays), cette histoire est une fiction. Elle s'inspire certes d'une proposition semblable, faite vingt ans plus tôt par un autre chef cheyenne. Mais celle-ci, sans surprise, est demeurée sans suite. Jim Fergus, cependant, s'est documenté de près sur les pionniers blancs et les tribus indiennes qui peuplaient alors l'Ouest sauvage, et son livre regorge de témoignages ethnologiques sur le mode de vie des Cheyennes. One Thousand White Women raconte ainsi, de façon crédible, un choc des civilisations, offrant par la même occasion, via le portrait de ses héroïnes, un panorama de la société américaine de l'époque qui n'est pas sans résonnances dans l'Amérique d'aujourd'hui.

Certes, ce livre contient des éléments qui fâchent : des clichés prononcés (les Eglises sont remplies de pédophiles, les Français ne se lavent jamais, si ce n'est dans leurs bidets, ah ah...), des moments irritants de pur mélo (ah, ce passage où May, sur le point de rendre l'âme, voit une amie morte lui dire "non, pas maintenant, reviens à la vie", depuis le paysage printanier où elle s'ébroue...), quelques fantasmes déplacés (cette Noire évadée du Sud ségrégationniste et qui, chez les sauvages, se mue en guerrière vengeresse combattant nue sur son cheval blanc). Mais oublions tout cela et concentrons-nous sur ce que l'auteur dit à propos choc des cultures, son thème principal.

Le point de vue de Fergus est celui d'un libéral, au sens américain du terme, d'un homme de gauche et d'un progressiste. A travers May Dodd, un esprit fort, en guerre contre les préjugés et la morale étouffante de l'élite américaine, son milieu d'origine, l'auteur dénonce l'hypocrisie, la lâcheté et la duplicité des bourgeoisies, des gouvernements, des Eglises instituées. Il se fait aussi l'apôtre de la tolérance, du respect des différences et de la liberté sexuelle. Rien d'étonnant, donc, si son livre prendre le parti des Indiens contre les féroces colons. Dans One Thousand White Women, le gouvernement américain trompe les Cheyennes, il trahit ses promesses, il envoie son armée massacrer les sauvages. L'honneur et les bonnes intentions ne résistent pas à la cupidité occidentale. Ceux qui se glorifient de leur mission civilisatrice sont plus fourbes et méprisables que ceux qu'ils prétendent éduquer.

Toutefois, même s'il vante le sens de l'honneur des Cheyennes, la simplicité de leur vie, la nudité ou leur exploitation raisonnée des ressources environnementales (les guerriers ne tuent pas les bisons pour le sport, mais pour se nourrir ; ils refusent d'employer de l'arsenic pour se débarrasser des loups, les estimant nécessaires à l'équilibre naturel), Fergus n'adopte jamais la rhétorique d'un vieux hippy, il ne donne pas dans le mythe du bon sauvage. Ses Indiens ne sont pas des êtres innocents et inoffensifs, loin s'en faut. Ils manifestent au contraire un goût prononcé pour l'alcool et pour l'ivresse, pour les rapines, pour les rapts et les viols, pour les vengeances sanguinaires, pour les mutilations et pour les scarifications. D'ailleurs, à la fin du roman, quand on pense que l'auteur prend définitivement le parti des Cheyennes, quand certaines femmes s'habituent à leur nouvelle condition, une scène absolument terrible vient tout mettre à bas, et rappeler que la grande question du Bien et du Mal n'est jamais simple.

La morale du livre, en effet, est effroyablement pessimiste. Fergus y décrit le génocide des Indiens d'Amérique comme un événement inéluctable, au-delà même de la morale. Il est le résultat d'une logique de confrontation sur laquelle les individus, même les puissants et les plus raisonnables, fussent-ils le noble chef Little Wolf ou le sensible capitaine John Bourke, n'ont en fait pas de prise. Il décrit une mécanique d'affrontement induite obligatoirement par les différences de culture, de perception et d'appréciation entre les deux peuples. Et le pire, c'est qu'il ne voit aucune solution, aucune échappatoire, à ce clash. Le programme qu'il décrit semblait voué à l'échec, parce que les soldats blancs viennent finalement y mettre leur grain de sel, certes, mais aussi par l'incapacité des femmes blanches, même les plus fortes et les plus ouvertes, de s'adapter aux rudesses de la culture et de la morale cheyennes.

Plus inquiétant, on devine chez Fergus, en dépit de son vernis progressiste, une peur profondément ancrée du métissage, mâtinée certes de fascination. Le méchant du livre, par exemple, est un sang-mêlé, fils d'un pionnier français et d'une squaw cheyenne, sale et pervers comme la plupart de ses semblables. L'auteur, aussi, ménage à son héroïne la peine d'enfanter un métis (le père de son enfant ne sera finalement pas un Indien), et il trouve un Noir adopté par les Indiens pour épouser la seule Afro-Américaine parmi toutes ces femmes "blanches". Cette même Afro-Américaine trouve chez les Cheyennes un substitut à la vie libre qu'avait connue sa mère en Afrique, comme si au fond, tous ces sauvages étaient les mêmes. Et c'est encore cette héroïne noire, Phemie, valorisée dans le roman comme la plus lucide d'entre toutes, qui prononce les arguments les plus forts contre l'idée de métissage :

'The plantations were full of mulattos - people of mixed blood and of all shades of color. I myself am one. I am half-white. My father was the master. Did this make me free? Did this make me accepted by the "superior" culture? No, I was still a slave. In many cases our lives were more difficult for being of mixed blood, for we were considered neither black or white, and resented by both. (...) You've seen the (Indian) half-breeds around the forts. Do they appear assimilated to you? (p. 248)

'Les plantations étaient pleines de mulâtres - des gens de gens mêlés et de toutes nuances de couleur. J'en suis moi même un. Je suis moitié blanche. Mon père était le maître. Cela m'a-t-il rendu libre ? Cela m'a-t-il fait accepter par la culture "supérieure" ? Non, j'étais toujours une esclave. Dans bien des cas nos vies étaient rendues plus dures car nous étions de sang-mêlé, parce que nous n'étions considérés ni noirs, ni blancs, et tous nous en voulaient. (...) Vous avez vu les métis indiens dans les forts. Vous sont-ils apparus assimilés ?

Présentées au cours d'un dialogue capital entre Phemie et May, les alternatives au conflit de civilisation sont donc soit le combat, fut-il désespéré (aux dernières nouvelles, les Indiens ont perdu contre les Blancs), soit l'assimilation totale, fut-elle au détriment de la minorité (la fin du livre décrit la misère d'une réserve indienne contemporaine).

One Thousand White Women est une manifestation de ce racialisme de gauche américain qui, derrière ses bons sentiments, a longtemps considéré que l'émancipation des minorités passait par un développement égal, mais séparé, des communautés, et qui de fait, considérait le métissage avec la même horreur qu'un vieux Sudiste ségrégationniste. Un point de vue qui, heureusement, est aujourd'hui démenti, alors qu'un métis vient représenter la plus emblématique des minorités américaines au sommet du pouvoir. Comme si, contre Fergus, contre sa conclusion pessimiste, c'était bien Little Wolf qui avait eu raison, quand il avait réclamé ses mille femmes blanches.

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