05nov. 2008

JIM FERGUS - One Thousand White Women (Mille Femmes Blanches)

En 1875, aux Etats-Unis, le chef cheyenne Little Wolf propose au président Grant d'échanger 1000 de ses chevaux contre autant de femmes blanches. Confronté à l'empiètement croissant des Yankees sur son territoire, le leader indien espère ainsi pouvoir lier son peuple à celui, plus fort et plus nombreux, qui a envahi ses plaines. Dans un premier temps, le gouvernement américain est choqué par la proposition. Mais finalement, il voit quelques avantages à ce plan, et met en place un programme secret par lequel les femmes qui accepteront, essentiellement des marginales et des parias, seront convoyées jusqu'au camp des sauvages. L'une d'elles, May Dodd, décidera de tenir un journal pour conter l'aventure. Elle n'y survivra pas. Mais un siècle plus tard, l'un de ses descendants révèlera au grand jour ce précieux témoignage.

JIM FERGUS - One Thousand White Women

St. Martin's Griffin :: 1998 / 2000 :: jimfergus.com
acheter ce livre en VO :: acheter ce livre en VF

Plusieurs des personnages qui peuplent ce roman (John G. Bourke, Little Wolf, Jules Seminole...) ont réellement existé. Mais contrairement à ce que de nombreux lecteurs ont cru (y compris beaucoup de Français, ce livre ayant été un succès dans notre pays), cette histoire est une pure fiction. Elle s'inspire certes d'une proposition semblable, faite vingt ans plus tôt par un autre chef cheyenne. Mais celle-ci, sans surprise, est demeurée sans suite, en vérité.

Cependant, Jim Fergus s'est documenté de près sur les pionniers blancs et les tribus indiennes qui peuplaient alors l'Ouest américain, et son livre regorge de témoignages ethnologiques précis sur le mode de vie des Cheyennes. One Thousand White Women raconte ainsi, de façon crédible, un choc des civilisations, offrant par la même occasion, via le portrait de ses principales héroïnes, un panorama complet de la société américaine de l'époque, lequel panorama n'est pas sans résonnances, dans l'Amérique d'aujourd'hui.

Certes, ce livre contient des éléments qui fâchent : des clichés prononcés (les Eglises sont remplies de pédophiles, les Français ne se lavent jamais, si ce n'est dans leurs bidets, ah ah...), des moments irritants de pur mélo (ah, ce passage où May, sur le point de rendre l'âme, voit une amie récemment morte lui dire "non, pas maintenant, reviens à la vie", depuis le paysage printanier où elle s'ébroue...), quelques fantasmes déplacés (cette Noire évadée du Sud ségrégationniste et qui, chez les sauvages, se mue en guerrière vengeresse combattant nue sur son cheval blanc). Mais oublions tout cela et concentrons-nous sur ce que Fergus nous dit de la confrontation entre les deux cultures.

Le point de vue de Fergus est celui d'un libéral, au sens américain du terme, d'un homme de gauche et d'un progressiste. A travers May Dodd, un esprit fort en guerre contre les préjugés et la morale étouffante de l'élite américaine, son milieu d'origine, l'auteur dénonce l'hypocrisie, la lâcheté et la duplicité des bourgeoisies, des gouvernements, des Eglises instituées. Il se fait aussi l'apôtre de la tolérance, du respect des différences et de la liberté sexuelle.

Il n'y a donc rien d'étonnant à voir son livre prendre le parti des Indiens contre les féroces colons. Dans One Thousand White Women, le gouvernement américain trompe les Cheyennes, il trahit ses promesses, il envoie son armée massacrer les sauvages. L'honneur et les bonnes intentions ne résistent pas à la cupidité occidentale, ceux qui se glorifient de leur mission civilisatrice se montrent plus fourbes et méprisables que ceux qu'ils prétendent éduquer.

Toutefois, même s'il vante le sens de l'honneur des Cheyennes, la simplicité de leur vie, la nudité ou leur exploitation raisonnée des ressources environnementales (les guerriers ne tuent pas les bisons pour le sport, mais pour se nourrir ; ils refusent d'employer de l'arsenic pour se débarrasser des loups, les estimant nécessaires à l'équilibre naturel), Fergus n'adopte jamais la rhétorique d'un vieux hippy, il ne donne pas dans le mythe du bon sauvage.

Ses Indiens ne sont pas des êtres innocents et inoffensifs, ils manifestent un goût prononcé pour l'alcool et pour l'ivresse, pour les rapines, pour les rapts et les viols, pour les vengeances sanguinaires, pour les mutilations et pour les scarifications. D'ailleurs, en fin de livre, quand on pense que l'auteur prend définitivement le parti des Cheyennes, quand certaines femmes s'habituent à leur nouvelle condition, une scène absolument terrible vient tout mettre à bas, et rappeler que la grande question du Bien et du Mal n'est jamais simple.

La morale du livre, en effet, est effroyablement pessimiste. Fergus y décrit le génocide des Indiens d'Amérique comme un événement inéluctable, au-delà même de la morale. Il est le résultat d'une logique de confrontation sur laquelle les individus, même les puissants et les plus raisonnables, fussent-ils le noble chef Little Wolf ou le sensible capitaine John Bourke, n'ont en fait pas de prise. Il décrit une mécanique d'affrontement induite obligatoirement par les différences de culture, de perception et d'appréciation entre les deux peuples.

Et le pire, c'est qu'il ne voit aucune solution, aucune échappatoire, à ce clash. Le programme qu'il décrit semblait voué à l'échec, pas simplement parce que les soldats blancs viennent finalement y mettre leur grain de sel, mais aussi par l'incapacité des femmes blanches, même les plus fortes et les plus ouvertes, de s'adapter aux rudesses de la culture et de la morale cheyennes.

Plus inquiétant, on devine chez Fergus, en dépit de son vernis progressiste, une peur du métissage, mâtinée certes de fascination. Le méchant du livre est ainsi un sang-mêlé, fils d'un pionnier français et d'une squaw cheyenne, sale et pervers comme la plupart de ses semblables. L'auteur, aussi, ménage à son héroïne la peine d'enfanter un métis (le père de son enfant ne sera finalement pas un Indien), et il trouve un Noir adopté par les Indiens pour épouser la seule Afro-Américaine parmi toutes ces femmes "blanches".

Cette même Afro-Américaine trouve chez les Cheyennes un substitut à la vie libre qu'avait connue sa mère en Afrique, comme si au fond, tous ces sauvages étaient les mêmes. Et c'est encore cette héroïne noire, Phemie, valorisée dans le roman comme la plus lucide d'entre toutes, qui prononce vers la fin du livre les arguments les plus forts contre l'idée de métissage :

"The plantations were full of mulattos - people of mixed blood and of all shades of color. I myself am one. I am half-white. My father was the master. Did this make me free? Did this make me accepted by the "superior" culture? No, I was still a slave. In many cases our lives were more difficult for being of mixed blood, for we were considered neither black or white, and resented by both. (...) You've seen the (Indian) half-breeds around the forts. Do they appear assimilated to you?" (p. 248)

Présentées au cours d'un dialogue capital entre Phemie et May, les deux alternatives au conflit de civilisation sont donc soit le combat, fut-il désespéré (aux dernières nouvelles, les Indiens ont perdu leurs guerres contre les Blancs), soit l'assimilation totale, fut-elle opérée au détriment de la minorité (Fergus décrit en fin de livre la misère d'une réserve indienne contemporaine).

Au pire, on peut lire One Thousand White Women comme une manifestation de ce racialisme de gauche qui a longtemps considéré que l'émancipation des minorités passait par un développement égal, mais séparé, des différentes communautés, et qui de fait, considérait le métissage avec la même horreur qu'un vieux Sudiste ségrégationniste. Un point de vue qui, heureusement, est aujourd'hui démenti, alors même qu'un métis vient représenter la plus emblématique des minorités américaines au sommet du pouvoir. Comme si, contre Fergus et la conclusion pessimiste de son livre, c'était bien Little Wolf qui avait eu raison, le jour où il avait réclamé ses 1000 femmes blanches.

Évaluer ce billet

5/5

  • Note : 5
  • Votes : 1
  • Plus haute : 5
  • Plus basse : 5