C'était une critique du livre le plus médiatisé de Calaferte, son plus grand succès, celui qui lui a valu une adaptation cinématographique, La mécanique des femmes. Elle disait, en gros, avec un soupçon de condescendance, celle du connaisseur, que ce dernier livre était la resucée d'un autre de ses ouvrages, Septentrion. Qu'il en reprenait le thème central, cette vie sexuelle des femmes appréhendée de l'intérieur par un homme expert en la matière.

LOUIS CALAFERTE - Septentrion

Cette remarque était vraie, mais réductrice.

Cette remarque était vraie, car Louis Calaferte, en effet, explorait déjà la mécanique des femmes dans ce roman à tournure autobiographique. Et plus particulièrement, celle d'une femme, de cette Batave, amante gourmande et insatiable, qui l'a entretenu pendant toute une période de sa vie, et dont il est question dans une portion significative du livre. Tout cela est même exprimé si clairement et si crûment, que le roman eut à souffrir d'une longue censure.

Mais cette remarque était réductrice, car ce livre traite de nombreuses autres choses. Et avant tout, à travers le cas même de Louis Calaferte, du destin et du statut de l'artiste, du processus de création, de ses affres. Septentrion en effet, est un roman qui nous décrit l'histoire d'un roman, ou plutôt d'un projet de roman, l'auteur ayant connu bien des déboires avant d'atteindre son objectif. A vue de nez, présenté comme ça, un écrivain qui parle d'un écrivain, ce livre peut sembler vain et masturbatoire. Mais en fait non, car beaucoup d'obstacles et d'événements, plus ou moins singuliers, se présentent pendant ce long cheminement, et rendent le roman plus haletant qu'il aurait pu être.

L'intrigue se découpe en trois actes, à partir du moment fatidique où Calaferte décide de quitter son travail régulier en usine et de débuter une carrière d'écrivain. Tout d'abord, il y a cette longue séquence, confortable mais oisive, où il est le gigolo d'une nymphomane néerlandaise. Puis, une fois la relation rompue, il traverse une phase de misère et de clochardisation, où il en est réduit à quémander au jour le jour de quoi survivre. Enfin, il finit par se faire entretenir par la famille d'un ami, parasitant leur domicile, profitant de ce confort retrouvé pour mener son œuvre à bien.

Tout cela, c'est l'histoire éternelle de l'artiste maudit. C'est le cri du cœur du marginal, de celui qui proclame sa supériorité intellectuelle sur les bourgeois rangés, pour mieux faire oublier la misère de sa condition physique. Mais sans glorification, sans romantisme. Car la vie que nous décrit Calaferte est glauque, véritablement glauque.

Qui plus est, l'auteur ne se donne pas le beau rôle. Le personnage qu'il nous dépeint, lui-même, est éminemment antipathique : profiteur, envieux, ingrat, insolent, intolérant, manipulateur, grossier, à l'occasion violent. Et puis, bien sûr, excessivement libidineux. Il est bel et bien l'artiste maudit, avec tous les clichés qui vont avec, mais sans les fards d'une quelconque légitimation morale. Il nous apprend que la réalisation d'une œuvre passe souvent par la détestation des autres, tout autant que celle de soi-même. Que l'artiste est fondamentalement méprisant et égoïste.

Même s'il l'aborde parfois, Septentrion ne traite pas du même sujet que La mécanique des femmes. Et en ce qui concerne la forme, il en diverge fondamentalement. Il est un véritable roman, pas une succession de saynètes, d'impressions, de pensées. Il multiplie les thèmes, quand l'autre n'est dédié qu'à un seul. Il est verbeux, complaisant, il use et abuse d'un vocabulaire large, jouant d'associations de mots incongrues, parfois même malheureuses. Il lui manque précisément l'épure, une vocation unique, une originalité thématique et formelle, tout ce qui fait que, finalement, l'œuvre la plus connue de Louis Calaferte a mérité d'avoir eu un succès plus grand que d'autres.

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