06mai 2012

ICEBERG SLIM - Pimp / DONALD GOINES - Whoreson

Avant même d'avoir été disponible sur disque, le gangsta rap a existé en livre, dès les années 60 et 70, sous la plume d'Iceberg Slim et de Donald Goines. Contrairement à d'autres écrivains afro-américains, ces derniers ne cherchaient pas à se conformer aux canons de la littérature classique, ils ne s'adressaient pas à un public académique de lecteurs acharnés et de bibliophiles. Non, ils écrivaient pour les leurs, les Noirs du ghetto. Dans leur propre argot, ils traitaient de manière extrêmement brutale et crue de thèmes, le sexe, la violence, la délinquance, le racisme, la pauvreté, qui leur étaient familiers.

ICEBERG SLIM - Pimp

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DONALD GOINES - Whoreson

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Whoreson (littéralement "fils de pute"), l'un des romans les plus emblématiques de Goines, est l'homologue de Pimp, le plus célèbre de Slim. Comme lui, il trace la biographie d'un maquereau noir du ghetto. Le premier s'étant inspiré de l'autre, les similitudes sont innombrables : dans chaque roman, c'est le même personnage flambeur, violent et dur qui est mis en scène, les mêmes histoires de rivalité, de crasses ou d'amitiés feintes entre proxénètes. Ici aussi, le mac et son "étable" (le terme charmant qui sert à désigner ses "employées") sont tentés par la drogue, et quelques unes de ses prostituées s'adonnent aux amours saphiques. Etant comme lui le fils d'une prostituée, un métis en butte aux préjugés raciaux des deux communautés, noire et blanche, et un arnaqueur de haut vol, Whoreson évoque aussi le héros du roman Trick Daddy, un autre personnage de Slim.

Chez l'un et l'autre auteur, aussi, on se montre effroyablement misogyne, et on évite le moralisme. Leurs deux pimps, certes, ont des excuses. Dans un cas comme dans l'autre, ils sont un produit de leur environnement. Et chaque roman accuse, de manière plus ou moins explicite, le racisme inéluctable qui leur interdit de mener une vie normale. Whoreson, par exemple, n'est inquiété par la police que lorsqu'il s'offre les services d'une prostituée blanche : le ghetto, en effet, a le droit de s'adonner à ses trafics, tant que cela n'affecte pas la tranquillité des banlieues blanches. Les deux écrivains adoptent aussi une posture morale quand, après un parcours accidenté et l'expérience de la prison, leurs héros, aidés par des femmes aimantes, approchent de la rédemption, quand ils commencent à connaître les plaisirs d'une existence paisible et la joie de la paternité.

Mais dans un cas comme dans l'autre, ce dénouement arrive un peu tard, et il sonne artificiel. Les auteurs se sont sans doute sentis obligés de terminer sur une note plus présentable et optimisme, mais l'essentiel est ailleurs. Il est visible que les passages qu'ils ont écrits avec le plus de délectation sont les plus violents, les plus provocants et les plus immoraux du livre. C'est encore plus manifeste chez Goines, dont le Whoreson a des airs d'héros indestructible et sans remord, où il est d'une brutalité encore plus radicale que l'autre. On le voit notamment battre ses prostituées jusqu'au sang, violer des camarades de prison, faire preuve d'une violence sexuelle inouïe et abuser d'une mineure.

Le pimp d'Iceberg Slim n'est pas un tendre non plus, certes. Lui aussi sait dresser ses prostituées à grands coups de cintre. Mais il apparaît plus cérébral, plus nuancé, et davantage travaillé par les remords et les regrets, ce qui n'a rien d'étonnant, pour un roman présenté comme autobiographique. Surtout, cet auteur est supérieur à l'autre sur un point essentiel : le style, plus imagé, plus subtil et plus fleuri que celui de l'autre ; plus savoureux, plus humoristique même, et riche en gouaille, digne d'un Céline noir et américain, alors que Goines se montre beaucoup plus linéaire, moins littéraire. C'est ce tout petit plus, qui fait de Pimp, le premier livre, celui qui a influencé l'autre, un roman encore plus recommandé que ce quasi semblable qu'a été Whoreson.

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