Le deuxième volet de The Age Of Madness confirme nos premières observations. Cette seconde trilogie dans le monde de The First Law, l'univers fétiche de Joe Abercrombie, est décidément d'excellente facture. Elle pourrait même être supérieure à la précédente, laquelle a pourtant fait de l'Anglais un grand de la fantasy. Le tempo et l'intrigue diffèrent du premier tome : après le contexte très martial de A Little Hatred, qui mettait en scène deux guerres, une extérieure et l'autre civile, cette suite commence dans un contexte de paix. Mais comme l'annonce le titre, cette dernière est fragile, elle est troublée. Elle est menacée par les vastes conflits d'intérêt qui la travaillent. Elle n'est qu'un prélude au prochain déchainement de violence, lequel attend peu : il survient dès la fin du livre.

JOE ABERCROMBIE - The Trouble With Peace

En premier lieu, The Trouble With Peace nous parle de politique. De la confrontation entre deux organes du pouvoir, les "closed" et "open council", qui sont en quelque sorte le gouvernement et le parlement aristocratique de l'Union, la puissance centrale du monde d'Abercrombie. Elle nous montre aussi le fossé qui s'élargit entre ce pays et sa dépendance nordique, l'Angland. Elle nous décrit les trahisons et les renversements d'alliance qui s'opèrent avec les contrées extérieures. Et puis en arrière-plan, dans les souterrains de la société, s'agitent encore quelques révolutionnaires en puissance, la particularité de l'histoire étant qu'elle prend place en pleine révolution industrielle.

Ce n'est pas nécessairement là qu'Abercrombie excelle. Ses intrigues politiques sont tracées à grands traits. Ses alliances sont conclues vite fait. Ses complots s'opèrent presque au grand jour. Ses puissants ne semblent pas toujours bien malins. Et sans vouloir spoiler trop le récit, on peine à comprendre comment le mystérieux Weaver, tout machiavélique soit-il, parvient à conserver le respect d'un camp qu'il a lui-même personnellement massacré.

La finesse d'Abercrombie, c'est ailleurs qu'on la trouve. Son truc, ce ne sont pas les grands mouvements politiques et sociaux, qu'il décrit comme son monde, sommairement. Non, ce sont les gens, ce sont les individus. Sa grande qualité, c'est plutôt sa façon de dépeindre des personnages plus ou moins ambigus, puis de nous emmener dans les profondeurs de leurs pensées. Ce sont leurs délectables dialogues. Ce sont leurs relations interpersonnelles compliquées faites de rancœurs, de jalousies et de malentendus, et les nombreux ressorts comiques associés.

L'un des exemples les plus savoureux, c'est cet épisode central dans un bordel de la ville de Sipani qui détermine pour une bonne part le conflit à venir. Comme souvent quand ses intrigues traversent des moments importants, l'auteur les raconte à travers plusieurs points de vue concurrents. On y voit donc, dissimulés sous des masques de carnaval, les personnages rivaux se croiser sans se reconnaître, quand ils cherchent à se rallier un roi étranger. Et puisque tout prend place dans un lieu de perdition, s'entremêlent à cela quelques histoires de fesses, naturellement.

L'autre atout d'Abercrombie, bien sûr, c'est que si ses personnages, imparfaits et retords, n'ont rien des héros habituels (son œuvre s'emploie tout entière à questionner la notion même d'héroïsme), il n'a jamais renoncé aux grandes ficelles du roman d'aventure. Toutes se retrouvent dans The Trouble With Peace : les secrets, les retournements de situation, les batailles dantesques, les charges de cavalerie, les moments de tendresse, les amours impossibles. Et puis surtout, au cœur de cette intrigue, l'affirmation d'un homme sur lequel personne ne misait, mais qui se révèle dans l'adversité, et s'avère être un stratège. Dense, rapide, ce second volet accroche immédiatement, et il se termine sur un cliffhanger, après un déchainement d'actions et énormément de violence.

Le comble pour quelqu'un qui aime tant nous prendre à contrepied, c'est qu'à force, on sait à quoi s'attendre. A présent qu'on l'a pratiqué, on connaît l'esprit tordu d'Abercrombie. On devine souvent où il va nous emmener. Avec le temps, il surprend moins, on retrouve quelques routines. On voit l'écrivain anglais prendre les mêmes chemins que par le passé. La déchéance physique de Leo dan Brock, par exemple, prélude probable à sa dégradation morale, rappelle celles connues autrefois par Sand da Glokta et Caul Shivers. Néanmoins, bien malin qui pourrait parier sur la fin que nous réserve The Wisdom Of Crowds, le dernier volet de cette trilogie très, très réussie.

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