15juil. 2014

JEAN-CHRISTOPHE RUFIN - Rouge Brésil

Bien souvent, les intrigues qui animent les romans historiques n'ont pas d'importance. Elles ne sont qu'un accessoire, un artifice littéraire, destiné à amener à l'Histoire ceux qui s'en désintéressent. Prenons Rouge Brésil, par exemple, du diplomate écrivain Jean-Christophe Rufin, prix Goncourt l'année de sa sortie, et récemment adapté pour la télévision. L'histoire qui nous y est contée, celle d'enfants en partance à leur insu pour le Nouveau Monde, aussi jolie soit-elle, n'a rien de sensationnelle. On y retrouve même, avec ce thème éternel de la rencontre entre deux mondes, de vieilles scies romanesques.

JEAN-CHRISTOPHE RUFIN - Rouge Brésil

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Dans Rouge Brésil, en effet, les ennemis sont moches et méchants, et ils perdent à la fin, alors que les deux héros, eux, se montrent purs et virginaux. Les noms de ces derniers donnent d'ailleurs une idée fidèle du caractère de ces enfants emmenés au Brésil pour y apprendre la langue des indigènes : Just est loyal, fiable, courageux ; ses qualités chevaleresques entachent parfois la clairvoyance du jeune garçon, mais avec sa nature terre-à-terre, la sage et pacifique Colombe, sa soeur, pallie à son manque de perspicacité.

De même, quand il décrit les Indiens qui peuplaient la baie de Rio de Janeiro au XVIème siècle, Rufin connait trop bien le mythe du bon sauvage pour y plonger tête la première, mais il y trempe toutefois sa plume. C'est le cas quand il oppose un monde indien en harmonie avec la nature, à une civilisation européenne porteuse d'idéaux destructeurs. Dans la série des clichés, un sommet est même atteint avec Pay-Lo, une sorte de vieux sage baba cool établi chez les Indiens Tupi, et un stéréotype de l'explorateur européen devenu un sage auprès des sauvages, façon Ridgewell chez Tintin.

Le véritable intérêt de Rouge Brésil, c'est en fait, comme on l'a dit et célébré, de faire ressortir des poubelles de l'Histoire un épisode oublié, qui concerne autant la France que l'Amérique du Sud. Le livre repose pour l'essentiel sur des faits historiques avérés, quoique méconnus : la tentative de colonisation par un certain Villegagnon, au nom du Roi de France, des terres du Brésil, promises au Portugal. Et cela, pas à n'importe quel endroit, puisque c'est à Rio que ce personnage s'installe, embarquant Just, Colombe et beaucoup d'autres, un Rio encore envahi par la jungle, devant une Copacabana encore vierge, mais déjà dominée par la silhouette familière du pain de sucre.

Le roman raconte donc cette conquête avortée. Il nous décrit les batailles des colons contre la faim, la lassitude, la maladie, la sédition, les bandits installés sur la côte, et bien sûr contre leurs rivaux portugais. Il nous parle aussi de leurs luttes internes, des divisions entres Catholiques et Protestants. Rufin nous raconte qu'en ces lieux, si loin du Vieux Continent, les querelles et violences des Guerres de Religion ont connu une sorte de répétition générale. C'est d'ailleurs là une autre qualité du roman : de montrer, à travers la figure haute en couleur de Villegagnon, un Catholique aux idées larges tenté par le protestantisme, comment l'idéal humaniste qui a marqué la Renaissance, a salement dégénéré et a conduit aux horreurs des violences interreligieuses.

Ce roman, aussi plaisant qu'anodin du point de vue de l'intrigue, animé par une morale triviale, écrit de manière simple et fluide, mais marqué par des formules et du vocabulaire qui ne sont que caprices littéraires superflus, a toutefois un dernier mérite, au-delà de ses enseignements historiques : l'épisode historique conté par Rouge Brésil est si méconnu qu'il permet à Rufin de surprendre le lecteur, et de lui offrir une fin un peu plus nuancée que ce à quoi on pourrait s'attendre, sachant que la France n'a pas vraiment fait souche au Brésil. Repoussant la limite habituelle du roman historique, qui est que l'on en connaît déjà le dénouement, l'écrivain se joue jusqu'au bout de notre ignorance. Comme quoi, exceptionnellement, celle-ci peut avoir du bon.

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