Avez-vous lu des critiques de livres, de films ou de séries télé ces dernières années ? Si c'est le cas, vous avez dû constater que le critère d'appréciation universelle, de nos jours, est devenu la qualité des personnages. Alors qu'il fallait autrefois s'attacher à des critères formels, élégance du style ou beauté des images, le bon et le mauvais se définissent désormais par l'originalité et à la finesse psychologique des protagonistes dépeints par les auteurs, réalisateurs ou écrivains. Or, s'il y a une œuvre de fantasy qui remplit ce critère, il s'agit bien de la série The First Law, du Britannique Joe Abercrombie.
Ne cherchez pas une intrigue dans The Blade Itself, le premier tome de cette trilogie. Il n'y en pas vraiment. Enfin si, il y en a une, le lecteur comprend bien qu'il se trame quelque chose en coulisse, que l'Union, cet empire orgueilleux et insouciant qui est au centre du récit, est menacé par quelques forces, certaines visibles comme les pays voisins, et d'autres plus occultes. Mais il ne commence à percevoir les tenants et les aboutissants de tout cela, de façon partiale et floue, qu'en toute fin du volume. Auparavant, le livre ne fait que décrire en vue subjective les aventures de trois héros distincts, dont les objectifs ne sont jamais clairs et les motivations changent.
Ne cherchez pas non plus ce côté immersif, certains diront escapiste, qui est le propre de la fantasy, sa force pour ses fans, sa tare selon ses détracteurs. Joe Abercrombie n'a que faire du souffle épique et de la geste héroïque. Au contraire, il s'amuse à mettre en scène la petitesse humaine, en particulier celle de ses "héros". Même les passages les plus haletants, ceux qui devraient être les grands moments de l'histoire, tournent à la farce, comme la victoire éclatante de Jezal dan Luthar en tournoi, ou l'intervention du mage Bayaz contre les inquisiteurs qui menacent ses protégés, quand l'un est félicité par un roi sénile, et que l'autre règle ses problèmes de manière expéditive, en sortant dégoulinant de son bain.
Le livre, donc, repose sur d'autres ressorts : sur l'action, en grande partie, quelques pages étant riches en bagarres acharnées, en courses-poursuites haletantes et en combats rondement menés ; et sur l'humour, comme rarement en fantasy.
Cet humour s'appuie sur le style narratif. En nous livrant tour à tour le point de vue de chaque protagoniste, en exposant leurs pensées sur le mode du monologue intérieur, Abercrombie met en exergue leurs préjugés, leurs erreurs et leurs ignorances, et on rit du décalage avec la dure réalité. On atteint même des sommets dans les deux chapitres capitaux du livre, le tournoi remporté par Jezal et la visite de la tour du Maker, décrits selon des points de vue concurrents.
Ce qui nous amène au principal ressort du récit : la psychologie des personnages. Ils ne sont pas totalement des antihéros, mais ils ne sont pas non plus des surhommes aux intentions saines. Abercrombie, en effet, nous offre pour héros un trio assez impayable : un barbare brutal et mal léché, mais sensible et altruiste ; un jeune hidalgo imbu de sa personne ; et un tortionnaire infirme, à la fois cruel et mélancolique. A ceux-là s'ajoute une galerie de personnages secondaires aussi hauts en couleur : une sauvageonne hors-la-loi irascible, un héros de guerre complexé par ses origines modestes, la sœur émancipée et dégourdie de ce dernier, un magicien débonnaire, son timide apprenti et d'autres encore.
Aucun de ces protagonistes n'est un stéréotype, et aucun n'est unidimensionnel. Si Ninefingers et le Major West sont d'abord présentés sous un jour favorable, la fin du livre dévoile leurs parts d'ombre et de bestialité. A l'inverse, si le narcissisme de Jazal dan Luthar et le sadisme du détestable Sand dan Glokta sont exécrables, on sympathise avec eux en découvrant leurs pensées, en partageant leurs doutes et leurs souffrances, et quand ils finissent par se montrer plus sensibles qu'ils ne le voudraient eux-mêmes, le premier en tombant amoureux, le second en ranimant une amitié disparue.
Ce sont ces portraits fins et inhabituels qui ont fait de The Blade Itself le succès critique et public qu'il a été. C'est grâce à tout cela que l'ouvrage se lit tout seul, même s'il ressemble à une longue introduction plutôt qu'à une vraie histoire. Le livre, en effet, est un peu comme ces romans du XIXème siècle qui nous présentaient sur des pages les personnages et le contexte, avant de nous détailler enfin l'intrigue. Sauf qu'ici, Abercrombie nous les présente en pleine action, rendant ce prélude déraisonnablement long qu'est le premier tome de The First Law moins indigeste qu'il aurait pu l'être.
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