L'objectif des livres d'Abercrombie, on le sait, c'est de mettre à bas tous les grands mythes romanesques : la lutte du bien contre le mal avec la trilogie The First Law, la vengeance juste avec Best Served Cold, l'héroïsme avec The Heroes. Avec son sixième livre, Red Country, le troisième à raconter une histoire en soi, c'est cette fois à l'imaginaire de la Conquête de l'Ouest que s'attaque le Britannique. Avec lui, les rêves des pionniers s'évaporent, ils s'enlisent dans la crasse, la violence et la dégénérescence. Le monde meilleur tant espéré n'est fait que d'inconforts et de désagréments. Les nouveaux territoires sont dévastés, souillés, détruits, plutôt qu'ils ne sont valorisés. Ceux qui s'y aventurent pour s'inventer une autre vie ne se libèrent jamais de leur passé. Et les sauvages, bien sûr, ne sont pas ceux que l'on croit.

JOE ABERCROMBIE - Red Country

Le Pays Rouge dont nous parle Abercrombie, cependant, n'est pas situé dans l'Ouest américain. Son intrigue, il la place dans le même monde, d'essence médiévale, que ses autres romans. On se bat à l'épée plutôt qu'au pistolet. L'espace où s'avancent les pionniers est la terre perdue d'un ancien empire, redécouverte au profit d'une ruée vers l'or. Les Indiens, appelés ici les Ghosts, ont en fait le visage pâle et les cheveux clairs. Et on retrouve certains personnages mis en scène dans les précédents romans, l'extravagant mercenaire Nicomo Cosca, le brutal demi-autiste Friendly, l'intrigante et la courtisane Carlot dan Eider, le tueur défiguré Caul Shivers, un célèbre et redouté guerrier barbare auquel il manque un doigt, et quelques autres encore.

Mais qu'importe. Même si le cadre est différent, ce que l'auteur nous présente est bel et bien un western, avec tous ses ingrédients. Des enfants sont enlevés par des bandits. Une caravane est conduite dans de grandes plaines par un vieux trappeur désabusé. Elle subit l'attaque d'archers sauvages montés sur des chevaux. Les personnages se retrouvent dans des lieux de perdition, sortes de saloons, où ils se noient dans l'alcool. Des mercenaires sans foi ni loi sont emportés par la fièvre de l'or. Des malfrats poursuivent à cheval un convoi chargé de pièces. Un duel tendu prend place dans une rue déserte. Le héros clôt l'aventure en s'éloignant vers le soleil couchant. On trouve même, au milieu du livre, les prémices d'une révolution industrielle.

Abercrombie maltraite, bouscule et tourne en dérision les routines du roman d'aventure. Il les rénove, il les déniaise. Mais il n'y renonce pas. Plus que jamais, son récit est émaillé de bonnes bagarres, de chevauchées sauvages, de batailles homériques, de personnages hauts en couleur et de coups de théâtre. Red Country signe même son retour de cette forme de romanesque, après un livre, The Heroes qui forçait sur le concept. Ce roman, à nouveau, est traversé par une intrigue simple et unificatrice : la tentative de libération, par leur sœur et leur beau-père, de deux enfants que des crapules ont arraché à leur ferme, et que des sauvages ont recueillis.

Ce romanesque rencontre quelques limites, pendant cette longue traversée vers le Far West (enfin, le Far Country) qui occupe des dizaines de pages. Ses épisodes, franchissements de rivières, attaques d'Indiens (enfin, de Ghosts), se montrent trop linéaires. Pour la première fois, le Britannique pratique le remplissage. Mais après, c'est le bonheur habituel. C'est à nouveau ce débordement de bons et de mauvais sentiments, de scènes d'action échevelées, de retournements de situations, de dialogues truculents, d'aphorismes bien trouvés, de regard désenchanté sur la vie, et surtout, d'humour. Et si Red Country n'atteint pas tout à fait la dimension épique de Best Served Cold, le meilleur Abercombie, cela reste du premier choix.

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