15oct. 2018

BRIAN STAVELEY - The Emperor's Blades

Sanlitun, empereur d'Annur est mort, assassiné par un traitre. L'empire repose donc désormais sur le sort de ses trois enfants : la princesse Adere, la seule qui réside encore dans la capitale, et qui doit désormais jouer finement dans un monde de politiciens retords qui laisse peu de places aux femmes ; Valyn, qui suit depuis qu'il est enfant un entraînement de choc pour rejoindre une caste de guerriers d'élite ; et Kaden, l'héritier du trône, que son père avait envoyé parfaire sa formation dans des montagnes à la bordure du monde, dans une communauté de moines rudes. Le long de quelques centaines de pages, nous allons donc suivre les aventures parallèles de ces trois personnages, confrontés chacun aux périls d'un vaste complot contre eux.

BRIAN STAVELEY - The Emperor's Blades

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Telle est l'intrigue générale de The Emperor's Blades, premier volume de The Unhewn Throne, l'une des œuvres les plus remarquées de la fantasy récente. Cette première aventure littéraire pour l'Américain Brian Staveley a été aussi, ces dernières années, l'une des plus clivantes, suscitant autant d'adeptes que de détracteurs. Parmi ces derniers, on a vu quelques-uns lui reprocher d'être trop proche de Game of Thrones, ce qui est tout à la fois stupide et faux. On trouve en effet dans The Emperor's Blades, une histoire de pouvoir et des jeux politiques, un monde pessimiste et brutal, ainsi qu'une violence crue, exercée à l'encontre même des héros. Mais ces caractéristiques sont propres à l'ensemble de la fantasy contemporaine, la plus moderne en tout cas. Tout juger à l'aune de A Song of Ice and Fire (pour user du vrai nom de la saga), l'œuvre de fantasy récente la plus célèbre et emblématique, comme on a pu le faire autrefois avec Le Seigneur des Anneaux, est le degré 0 de la critique.

Le souci avec ce livre, au contraire, c'est plutôt son traditionalisme, son archaïsme et son manque d'originalité. Il s'agit, d'une part, d'un habituel roman d'apprentissage, comme l'œuvre de Martin, certes, mais en nettement moins vicieux et tortueux. Les lames dont parle le titre, on le devine, ce sont en fait ces trois enfants, qui développent chacun de leur côté des talents qui seront l'espoir de l'empire menacé (et que le souverain assassiné, conscient du danger qui le guettait, aura bien pris soin d'affuter avant sa mort). Pendant que Valyn devient un as du combat et qu'Adere fait ses armes dans les intrigues de palais, Kaden devient une sorte de surhomme zen capable de surmonter ses sentiments. On suit donc leur progression, à travers des épreuves très douloureuses, avec en arrière-plan la menace constante du complot contre eux, et ce jusqu'à une confrontation finale des plus classiques.

Une confrontation téléphonée, même, comme beaucoup d'autres épisodes traversés par les trois héros. Beaucoup, en effet, sont prévisibles. On les voit arriver de loin, les coups de théâtres sont rares. Prenons le cas de Sami Yurl, par exemple. On se dit que ce personnage, le stéréotype même du nobliau vantard et imbuvable (qui plus est, c'est encore un blondinet), ne peut pas être ce qu'il semble ; que ce n'est pas possible, qu'à un moment ou à un autre un retournement de situation révèlera que son attitude n'est qu'une façade. Mais non, il est bien l'être vil et stupide qu'il paraît être tout au long du roman.

Ce qui nous amène à l'autre grande limite de ce livre : la qualité très faible de ses personnages. La plupart, en effet, n'ont aucune originalité, aucune profondeur. Valyn et Kaden, par exemple, ont beau avoir des destins distincts, ils pensent de la même façon, ils sont interchangeables. Encore cela se légitime-t-il, de la part de deux frères qui ont grandi ensemble. Mais les autres protagonistes ne sont pas non plus folichons. Tan, le maître de Kaden, est une sorte de moine ninja inflexible, un Yoda en plus rustre et plus irascible. Le mage qui seconde Sami Yurl est fait du même matériau, même s'il se montre un peu plus rusé. Quant aux femmes, nombreuses (conformément à l'exigence de ce puritanisme féministe américain qui, comme tous les puritanismes, menace d'empoisonner sa littérature nationale), qu'il s'agisse de Lin, Gwenna ou Annick, elles ne sont pas particulièrement attachantes. Adere est en fait le meilleur des personnages féminins, mais le roman limite ses aventures à la portion congrue, lui réservant moins de pages qu'à ses frères.

Ce qu'il y a d'intéressant avec Adere, c'est précisément son échec. Alors même qu'elle croit réaliser un coup politique, elle se fait doubler, réalisant ainsi son ingénuité, mais préparant son action d'après. C'est au fond avec ce type de moments, par petites touches, que Staveley parvient à ses fins, comme par exemple dans la scène de retrouvaille entre les deux frères, ambiguë et maladroite, sans mélodrame ni indifférence. C'est aussi avec son monde, avec ces petits détails créatifs comme le rite de passage que doit subir Valyn, ou cette façon qu'ont les mages (les "leach"), ostracisés, d'être façonnés par leurs propres pouvoirs. Cet intérêt de l'univers créé par Staveley se manifeste dès son prologue, où dans des temps immémoriaux, on voit le représentant d'une race antique tuer froidement sa propre fille, atteinte d'un nouveau mal : elle est mortelle, elle est en fait l'une des premières humaines.

Comme souvent en fantasy (comme on l'a dit, ce livre en suit les routines), l'énigme au centre de l'intrigue se rapporte à la résurgence d'un passé lointain et dangereux, malencontreusement oublié par les hommes. Et sur ce plan, Staveley réussit son coup. Le fin mot de l'histoire est lié en effet à cette race ancienne et hostile, les Csestriim. Supposément éradiquée, elle menace de faire son retour (bonjour Sauron, bonjour Voldemort, bonjour les Marcheurs Blancs), mais elle a une particularité : elle est totalement semblable aux hommes, si ce n'est sur deux points, son immortalité et (sa conséquence sans doute), son imperméabilité aux sentiments, son rationalisme total et radical.

Ce passé mystérieux qui revient, c'est ce par quoi Staveley nous tient. C'est par cela qu'il nous exhorte à lire les volumes suivants de la saga, malgré tous les défauts du premier. Il dit aussi tout ce qui sépare la fantasy du genre qu'il a fini par supplanter dans le large univers des littératures de l'imaginaire : la science-fiction. Avec celle-ci, les Csestriim auraient existé aussi, dans les mêmes termes, sous les mêmes traits. Mais ils auraient été l'avenir de l'homme, l'avatar d'une science trans-humaniste qui serait entrée en conflit avec son créateur. En fait, rien ne change jamais avec ce type de littérature, dont l'originalité, cet attribut survalorisé, n'est de toute façon pas toujours l'objectif, et dont elle n'est certainement pas la force. C'est toujours exactement la même chose, si ce n'est le rapport à l'histoire et au temps.

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