11juin 2016

GLEN COOK - She Is the Darkness (Elle Est les Ténèbres)

A cause de sa noirceur, du questionnement moral qui en est le cœur, et du réalisme des rapports humains qu'elle dépeint, on a souvent vanté en la saga The Black Company le précurseur d'une fantasy moderne, plus ambigüe, plus pessimiste et plus terre-à-terre que celle des origines. Mais son auteur, Glen Cook, a parfois aussi fait preuve de suivisme. Il a accompagné les évolutions de son genre de prédilection, tout autant qu'il les a devancées, comme le montre la troisième série de l'épopée, la dernière (à moins, comme il l'a annoncé il y a peu, qu'il ne reprenne la plume pour une suite). Ecrite dans la seconde moitié des années 90, elle est d'une certaine façon plus moderne que les premiers volets, mais aussi nettement moins énergique et captivante.

GLEN COOK - She Is the Darkness

TOR Fantasy / J'ai Lu :: 1997 / 2016
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I mean you focus everything on yourself. Except for a few chapters (…) you never report anything that doesn't involve you and that you didn't see yourself. You're too self-absorbed (…). You could work on writing a little more sparely, too (…). You tend to go on a lot longer than you need to (pp. 599-600).

Je veux dire que tu focalises tout sur ta personne. A part dans quelques chapitres (…) tu ne rapportes jamais rien où tu n'es pas impliqué, ou que tu n'as pas vu. Tu es trop centré sur toi-même (…). Tu devrais travailler à être un peu plus concis (…). Tu as tendance à faire plus long que nécessaire.

Ces mots issus de She Is the Darkness, second volume de la série The Glittering Stone, elle-même troisième fournée des aventures de la Compagnie Noire, sont extraits d'un dialogue entre Croaker, désormais le capitaine des mercenaires, et Murgen, celui qui l'a remplacé en sa qualité d'annaliste, et qui donc est censé être l'auteur du livre qui nous est donné à lire. Au cours de cette discussion, l'ancien narrateur fait un retour critique sur le travail d'écriture de son successeur. Glen Cook, en fait, use de ses créatures pour se comparer à lui-même, dix ou quinze années plus tôt. Ainsi, souligne-t-il les différences avec ses premiers livres. Peut-être, aussi, cherche-t-il à légitimer ces évolutions de style en les attribuant à un changement de narrateur ; en prétendant que ces changements sont le fait de ses personnages, pas le sien.

Or, quelles sont-elles, ces (auto-)critiques ?

La première, c'est que Murgen ne parle quasiment plus que de lui, ce qui est juste. Ces volumes tardifs de The Black Company racontent, en premier lieu, des aventures de Murgen. Si autrefois, Croaker se mettait lui aussi en scène, il n'oubliait jamais de décrire son entourage, de parler plus en détail des autres membres de la Compagnie, ou des endroits qu'elle traversait. La plupart du temps, aussi, il doublait son récit d'un ou deux autres. Présentés comme ayant été collectés et intégrés a posteriori à ses annales, ils contaient les aventures parallèles d'autres protagonistes, apportant au récit une pluralité d'intrigues bienvenues, et ce n'est plus le cas avec Murgen. Mais à vrai dire, ce point de vue unique n'est pas vraiment un handicap étant donné que, par un artifice (la capacité du narrateur à voyager spirituellement pendant son sommeil), son histoire bascule régulièrement d'une scène à l'autre.

L'autre critique, en revanche, est plus sérieuse. Elle souligne un point qui, pour de bon, devient problématique dans ces livres tardifs : leur longueur. Celle-ci est considérable avec She Is The Darkness, un ouvrage éprouvant de 500 pages, qui relate une interminable campagne militaire, et se termine à la façon d'un cliffhanger mal fichu, d'une fin tronquée qui repousse encore au prochain livre la révélation du mystère de départ : l'origine de la Compagnie.

Ici, Glen Cook a adopté l'un des travers qui s'est généralisé dans la fantasy à partir des années 90, celui que l'on retrouve dans les volumes tardifs de La Roue du Temps de Robert Jordan, dans les œuvres de Robin Hobb ou, plus récemment, dans celles de Patrick Rothfuss : cette façon de faire durer l'intrigue au-delà de toute raison, de jouer du suspense de manière intolérable, de cet art du teasing et de la frustration qui transforme l'écriture en immenses séances de remplissages, comblées dans le meilleur des cas par la solidité de l'intrigue et par l'épaisseur psychologique de leurs personnages.

Au-delà de leurs aspects révolutionnaires, les premiers volumes de la Black Company avaient aussi leurs archaïsmes. Le système de magie était sommaire, par exemple, et les intrigues pas toujours convaincantes. Mais ils étaient menés tambour battant. She Is the Darkness, au contraire, est un monument de lenteur. C'est un soap opera fantasy, où l'évolution des personnages est parfois difficile à comprendre, comme dans le cas de Soulcatcher, désormais une créature facétieuse et capricieuse, bien différente de ce qu'elle était dans le premier volume de la série. C'est une œuvre qui respire l'improvisation, où les ressorts de l'intrigue ne semblent pas avoir été pensés dès le départ. L'objectif n'est plus que de faire durer ad vitam aeternam le suspense, de faire espérer sans jamais l'offrir vraiment la réponse à une question qui a été posée trois ou quatre livres plus tôt : mais quels sont donc les funestes secrets que cache Khatovar, l'endroit d'où la Compagnie est partie plusieurs siècles plus tôt ? On désespère d'en savoir un jour le fin mot.

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