19août 2018

GEORGE R. R. MARTIN - A Song of Ice and Fire (Le Trône de Fer)

Depuis le succès monstrueux de la série télévisée qui en est adaptée, on ne présente plus A Song of Ice and Fire, la saga de fantasy désormais plus connue sous le nom de Game of Thrones. Celle-ci est devenue bien plus qu'un événement médiatique et culturel : elle est un phénomène de société. La télé a fait de l'oeuvre de George R. R. Martin la plus fondamentale du genre fantasy depuis Le Seigneur des Anneaux, rien de moins. Comme avec ce dernier, ce qui était déjà une suite de romans cultes porté par un bouche-à-oreille efficace, a vu son aura multipliée au centuple quand elle a été portée à l'écran. Elle a dépassé le public auquel elle était dévolue à l'origine. Un basculement s'est opéré quand les bien-pensants qui, quelques temps plus tôt, aurait vomi leur mépris pour la fantasy, se sont pris d'une passion intense pour les aventures de Jon Snow, Daenerys Targaryen et Tyrion Lannister.

GEORGE R. R. MARTIN - A Game of Thrones

A Song of Ice and Fire, cependant, n'était pas un phénomène isolé, ni même une exception dans la fantasy. Il ne faisait en fait que consacrer et magnifier les tendances de fond qui, dans les années 90 déjà, travaillaient l'ensemble de ce genre. Il le débarrassait pour de bon des oripeaux de la littérature adolescente et enfantine, à laquelle une arrière-garde littéraire la condamnait.

En vérité, cette évolution de la fantasy était amorcée, avant même que des gens comme Glen Cook, dans les années 80, ne l'emmènent sur cette voie. Le Seigneur des Anneaux déjà, partageait avec l'oeuvre de George R. R. Martin cette dénonciation de la soif d'absolu et du fanatisme qu'induit toute vision manichéenne du monde. Mais avec A Song of Ice and Fire, c'était tout de suite beaucoup plus visible. Avec sa narration à plusieurs voix, l'auteur mettait en exergue la complexité morale des individus, le cas d'école étant les personnages de Tyrion et Jaime Lannister qui, une fois exposées leurs pensées intimes et leurs vies véritables, cessaient d'être les monstres qu'ils paraissaient être. Sans toutefois verser dans un relativisme moral intégral, il montrait que le bien et le mal étaient avant tout une affaire de perception.

L'une des raisons pour lesquelles A Song of Ice and Fire semblait si éloignée de la littérature fantastique enfantine, c'est qu'il avait une tout autre source : l'histoire de l'Europe. On a beaucoup glosé, en France, sur l'intérêt que Martin avait manifesté pour Les Rois Maudits de Maurice Druon. Mais l'écrivain se nourrissait avant cela d'histoire britannique, et plus particulièrement de celle de la Guerre des Deux-Roses. Plusieurs de ses héros s'inspiraient des grands personnages de cette époque, alors que dans son récit la dimension fantastique (dragons, morts-vivants, magiciens) était réduite, en tout cas dans les premiers livres, à la portion congrue : celle d'une lourde menace distante.

Pour l'auteur, la fantasy était avant tout un moyen de répondre à la grande limite du roman historique : sa prédictibilité. Alors que le lecteur connaît le dénouement de sa propre histoire, il ne sait rien de celle imaginée par un auteur de fantasy. Aussi, avec sa Guerre des Deux-Roses transposée dans un monde fictif, Martin pouvait-il tirer le meilleur profit de sa grande qualité : son art du coup de théâtre. La saga en recèlerait d'ailleurs un grand nombre. Usant d'une astuce que le Psychose d'Alfred Hitchcock lui avait apprise, l'écrivain allait tuer ses héros prématurément, pour précipiter l'intrigue vers une toute autre direction que celle anticipée par le lecteur. Et de cette manière, il provoquerait chez lui la surprise, le saisissement, et l'addiction, celle-là même qui captiva tant de gens quand cette saga passa à l'écran.

C'est notamment grâce à cela qu'A Song of Ice and Fire a passé si brillamment l'épreuve de l'adaptation télévisée, toujours délicate quand on parle de fantasy. Mais c'est aussi parce que son mode d'écriture se rapprochait dès le début de celui des séries TV. George R. R. Martin, qui autrefois avait été scénariste pour The Twilight Zone (La Quatrième Dimension) usait dans ses livres de techniques empruntées au récit télévisuel.

Contrairement à ces sagas interminables de fantasy dont les années 90 allaient voire l'apogée, avec Robert Jordan ou Robin Hobb, son intrigue à lui était dense, son action était rapide. Comme chez ces auteurs, la psychologie et les dialogues prenaient une place capitale, mais ils ne viraient pas au remplissage. Martin maitrisait aussi à la perfection la technique du cliffhanger, terminant chacun de ses chapitres par une interrogation, une ouverture, un coup de théâtre, qui maintenait le lecteur en haleine. Plus tard, les réalisateurs de la série n'auraient plus qu'à se servir : ces livres étaient prêts à l'emploi.

En dehors de son mode d'écriture, au-delà de sa maîtrise du suspense et de son plus grand réalisme, tant socio-historique que psychologique, A Song of Ice and Fire avait toutefois un autre atout : contrairement à ce que certains ont pu dire, il demeurait fidèle aux fondamentaux du roman de fantasy. Son histoire, tout d'abord, était un roman d'apprentissage, la plupart de ses héros, les jeunes Stark, passant pendant le récit de l'enfance à l'âge adulte. Elle nous racontait aussi une revanche. Trois revanches, même : celles d'un bâtard, d'un nain et d'une fille déshéritée, dédaignés ou sous-estimés par les autres, mais qui allaient bientôt présider aux destinées du monde. Les petits devenaient grands chez Martin, que ce soit par leur intelligence machiavélique (Littlefinger) ou bien par leur franchise courageuse (le Chevalier Oignon).

Et puis il y avait des dragons, des barbares bodybuildés, de spectaculaires batailles et vengeances, des héros qui ressuscitaient, l'histoire d'un roi caché, et un conflit cataclysmique se profilait, où se jouerait l'avenir des hommes. Rien de cela n'était neuf. A Song of Ice and Fire était loin de s'émanciper de la fantasy, il usait au contraire de ressorts romanesques banals et éprouvés. C'était là l'oeuvre typique du genre. Mais en même temps il en était la critique (un bon roi comme Aragorn serait bien incapable de gouverner le monde de Westeros). Martin, avec ces livres, semblait résoudre la quadrature du cercle.

Mais était-ce vraiment le cas ? Car à ce jour, un gros problème demeure avec la série A Song of Ice and Fire : elle est inachevée. Après trois excellents premier livres publiés en quelques années, puis deux autres moins rythmés, Martin peine à achever son oeuvre. Le sixième tome d'une saga qui devrait en compter sept ne cesse d'être repoussé aux calendes grecques. C'est qu'il est en fait difficile de trouver la bonne fin, pour une oeuvre qui est l'aboutissement d'un genre, en même temps qu'il en est la subversion. L'auteur cherche à s'en tirer en promettant à ses lecteurs une fin à la Seigneur des Anneaux (heureuse, et pourtant très amère), mais visiblement, il peine à la définir.

La série a donc commencé à le faire à sa place, avec son concours. Mais elle est confrontée aux mêmes contradictions. Ce qui avait commencé à la manière d'une pièce de théâtre, par une suite de dialogues savoureux dont étaient éludés les scènes de bataille, se transforme avec le temps en grand spectacle de cinéma hollywoodien, délivré à grands renforts d'effets spéciaux. En vitesse accélérée, on décime tous ces personnages plus ou moins secondaires qui rendaient l'intrigue complexe et subtile, pour que ne subsiste plus qu'un affrontement apocalyptique entre des héros réconciliés et des morts-vivants. Il reste encore à déterminer comment les deux oeuvres, celle sur papier, celle sur écran, vont se dénouer, pour que l'on puisse confirmer qu'A Song of Ice and Fire est la plus grande saga de fantasy jamais imaginée.


A Game of Thrones / Le Trône de Fer (1996)

GEORGE R. R. MARTIN - A Game of Thrones

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Premier tome, premier coup de maître. Ce qui se présente de prime abord comme un roman de fantasy normal (un danger sourd menace les hommes, de jeunes gens font leurs armes en parcourant le monde) nous emmène en fait dans un univers ambigu. Il nous porte d'un coup de théâtre à l'autre, sur un rythme haletant qui dénote dans ce genre littéraire prompt aux longueurs.


A Clash of Kings / La Bataille des Rois (1998)

GEORGE R. R. MARTIN - A Clash of Kings

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Comme souvent en fantasy, le second tome de la saga complexifie l'intrigue. L'antagonisme entre les Stark et les Lannister existe encore, mais c'est désormais plusieurs camps qui s'affrontent. Le gentil Ned disparu, ce sont des personnages plus ambigus qui s'animent au premier plan. C'est maintenant, après l'échec du Bien, qu'apparait la couleur dominante de la saga : le gris.


A Storm of Swords (2000)

GEORGE R. R. MARTIN - A Storm of Swords

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Quatre mariages et beaucoup d'enterrements. Au moment même où une saga de fantasy normale s'enlise, celle-ci atteint son point d'orgue. Son troisième volume nous offre un déchainement d'actions, d'intrigues et de coups de théâtres nourri par une vision pessimiste, où Martin enterre définitivement tout manichéisme. C'est le cœur même de la série, c'est aussi son meilleur roman.


A Feast for Crows / Un Festin pour les Corbeaux (2005)

GEORGE R. R. MARTIN - A Feast for Crows

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Ce volume marque une rupture dans la saga. Paru longtemps après les précédents, il se montre moins rythmé, moins intense. Il ne met plus en avant que des personnages secondaires, dans des récits moins denses qu'autrefois. La qualité, pourtant, demeure exceptionnelle, notamment quand Martin retrace les intrigues de palais et l'évolution contraire des jumeaux Lannister.


A Dance With Dragons / Une Danse avec les Dragons (2011)

GEORGE R. R. MARTIN - A Dance With Dragons

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Après 10 ans d'absence, revoilà donc Jon, Daenerys et Tyrion, les trois personnages principaux. Ils reviennent enfin, mais le rythme de ce cinquième tome demeure le même que pour le précédent : il est plus lent, plus long, et l'intrigue se complexifie encore. L'histoire avance, pourtant, et elle reste haletante. C'est juste le découpage de la saga, qui semble devenu aléatoire.


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